Allons, Bodmilcar, dis-je à mon tour, tu dois traiter Hannon en frère tant que tu n’as pas à lui commander sur la flotte. Que t’a-t-il dit de si grave ? »
Bodmilcar, tortillant sa barbe, me répondit, sans regarder Hannon :
« J’avais une jeune Ionienne parmi mes esclaves, et je la pleure tous les jours, car je voulais la prendre pour femme et en faire l’honneur de ma maison, quand les Chaldéens me l’enlevèrent. Voici maintenant qu’Hannon, à qui je l’ai raconté, me dit des paroles de raillerie et me couvre de confusion, proclamant que l’Ionienne m’a vu de mauvais œil et a suivi volontairement les Chaldéens, plutôt qu’un maître comme moi. Je me suis irrité : n’ai-je pas eu raison ?
— J’ai peut-être parlé inconsidérément, répliqua Hannon, mais que Bodmilcar me pardonne. Qu’ai-je dit autre que son âge et sa figure n’étaient plus pour une jeune fille et que les Ioniennes préféraient l’odeur des aromates et des fleurs à celle du goudron ?
— Tu as eu tort, dis-je sévèrement à Hannon, bien que l’irritation de Bodmilcar à propos des plaisanteries qu’on faisait sur sa figure et sa rudesse me donnât envie de rire. Faites votre paix, buvez ensemble une coupe de vin, et n’en parlons plus.
— Bien volontiers, Bodmilcar, s’écria Hannon allant à sa rencontre, et qu’Astarté la jolie, la chère dame Astarté me confonde, si jamais je plaisante encore ta barbe grise ! »
Bodmilcar lui toucha les deux mains d’un air contraint et Himilcon rapporta la cruche, voyant qu’elle ne courait plus de danger. A partir de ce moment, il ne fut plus question d’Ionienne ni de querelle. Seulement je crus remarquer que Bodmilcar gardait rancune à Hannon, évitant de lui parler autant que possible.
Huit jours après cette dispute, j’étais à l’arsenal en train de choisir des cordages pour mon gréement, quand Himilcon accourut, me disant qu’un serviteur du roi demandait à me parler. J’allai à sa rencontre et je vis un grand eunuque syrien, les cheveux frisés, des anneaux d’or aux oreilles, la figure fardée et vêtu d’une longue robe brodée, à la mode de son pays. Cet officier tenait à la main une longue canne terminée par une pomme de grenade en or et parlait en grasseyant et d’un ton languissant.
« Tu es le capitaine marin Magon, le serviteur du roi ? me dit-il en me toisant.
— Je le suis, répondis-je.