Au même instant, Hannibal, parant avec son bouclier le coup de pique d’un autre Égyptien, avança le pied droit et riposta par un coup d’épée qui lui coupa la gorge, et Chamaï se jetant presque à plat ventre, tant il s’allongea, en éventra un troisième d’un coup furieux porté au-dessous de la ceinture. J’avais empoigné la lance d’un autre, et je cherchais à la lui arracher, mais à la vue de nos gens qui accouraient, il s’empressa de me l’abandonner et fit comme son camarade resté debout, qui sauta à l’eau comme une grenouille pour se sauver à la nage. Bicri, debout sur le bordage, perça un des nageurs d’un coup de flèche, et nos rameurs assommèrent l’autre qui passait à portée de leurs avirons.

Voyant la bagarre, une des galères égyptiennes de la rive droite se dirigea sur nous, et, des barques égyptiennes qui se groupèrent pour nous entourer, il nous arriva une volée de flèches dont les unes piquèrent dans les bordages et dont les autres nous sifflèrent au-dessus de la tête. Le combat commençait.

Je n’eus pas de peine à voir que le Melkarth se faisait remorquer vers la rive droite, pour descendre en aval de nous et nous barrer le chemin. En même temps, pour nous occuper, deux navires égyptiens suivaient la côte de la rive gauche et cherchaient à nous joindre, et toute la flottille des barques nous entourait en nous lançant des flèches, prête à nous donner l’assaut. Sur mon ordre, Hannibal fit jouer ses machines et jeta par-dessus le Cabire des traits, des pierres et des pots de poix et de soufre enflammés sur les deux navires égyptiens, et tout de suite après, par un double mouvement en sens inverse, le Cabire et le Dagon, virant de bord, passèrent à ma gauche et à ma droite, le premier se dirigeant au nord vers les deux galères qui nous barraient le chemin, le second au sud, juste sur le remorqueur du Melkarth. Je vis Bodmilcar, se démenant sur l’avant de son gaoul, tâcher de faire comprendre aux Égyptiens le danger qu’ils couraient, et se dépêcher de faire mettre ses rames à l’eau ; mais il était trop tard. Notre manœuvre les surprit complètement. Le Dagon passa de toute sa vitesse au milieu des barques égyptiennes, chavirant ou broyant celles qui n’eurent pas le temps de se garer sur son chemin. L’Astarté, dégagée par le mouvement du Cabire, courut sur les deux navires qui cherchaient à passer en aval, et le Cabire, filant vers le nord, jeta dans le courant cinq ou six brûlots qui dérivèrent vers les deux grandes galères chargées de nous barrer le chemin. Le coup réussit parfaitement. L’un des navires égyptiens, abordé en plein travers par l’Astarté, fut effondré et coula tout de suite. Son compagnon, accablé de pots à feu, effrayé par le tourbillon qu’il creusait en s’engloutissant, alla s’échouer sur la berge.

Le Dagon, se jetant sur le remorqueur par la droite de son avant, le défonça comme une planche pourrie, et me retournant, j’eus la satisfaction de voir les gens de Bodmilcar qui coupaient leur remorque en toute hâte. Aussitôt le Dagon et moi nous virâmes de bord et nous courûmes à toute vitesse sur la galère égyptienne qui avait renoncé à nous attaquer et qui se repliait sur le Melkarth. La froissant des deux côtés, en répondant à la grêle de flèches qu’elle nous envoyait, nous lui brisâmes les deux tiers de ses rames, puis nous filâmes vers le nord, dans la direction du Cabire, qui échangeaient des flèches avec les deux autres galères et laissait dériver sur elles un brûlot après l’autre.

L’affaire n’avait pas été longue. En moins d’une heure, nous avions mis le Melkarth hors de combat, coulé deux navires égyptiens, envoyé le troisième s’échouer sur la berge, où il avait fort à faire d’éteindre l’incendie allumé par nos pots à feu, écrasé ou chaviré une quinzaine de barques. L’eau était déjà couverte de débris, de nageurs qui dérivaient au fil du courant. Les navires égyptiens, stupéfaits par la soudaineté de l’attaque, s’empêtraient les uns dans les autres et ne faisaient que gêner le Melkarth, qui cherchait une remorque au milieu de tous ces maladroits. Sans m’occuper d’eux, je lâchai du coup une douzaine de brûlots, que les gens du Cabire, armés de gaffes, écartaient de leurs flancs pour les faire dériver vers les deux galères, et de concert avec le Dagon, je me dirigeai vers le nord, tranquillement et sans me presser, laissant vers le sud mes assaillants dans le plus parfait désordre et Bodmilcar, qui gesticulait sur la poupe de son Melkarth paralysé, dans la plus belle fureur. Bicri aurait bien voulu lui envoyer une flèche, mais il était décidément hors de portée.

« C’est partie remise, dit le brave archer en remontant vers l’avant.

— Oui, lui dis-je. Le coquin sent qu’il a mal emmanché sa journée. Mais il attendra son occasion, et nous nous reverrons.

— Je l’espère bien ! » dit Hannon.

En même temps, il se fit un grand mouvement dans les navires égyptiens, et trois d’entre eux, qui avaient réussi à se débrouiller, se remirent à notre poursuite, accompagnés d’une multitude de barques. Levant les yeux vers le rivage, je vis, sur la chaussée de la digue, un nuage de poussière dans lequel s’avançait rapidement une file de chariots[*] étincelants de bronze et de dorures ; des cavaliers couraient le long de la berge et galopaient vers nous. C’était sans doute le Pharaon qui venait assister à notre défaite et à notre capture. Il arrivait un peu tard.