C’était le Pharaon.

Des quarante ou cinquante brûlots que nous avions lancés, deux avaient fini par s’accrocher à l’une des galères, et l’on voyait l’incendie à son bord et son équipage qui courait, effaré, de droite et de gauche. Elle se jeta tout de suite sur la berge : c’est la grande manœuvre maritime des Égyptiens. Nous avions deux stades d’avance sur ceux qui nous poursuivaient lourdement et tout le temps d’arriver à notre aise sur la deuxième galère chargée de nous barrer la route : son compte était bon.

« A l’abordage, amiral Magon ! s’écria Hannibal. Tombons dessus, elle est à nous.

— A l’abordage ! répétèrent Hannon et Chamaï.

— Ce n’est pas la peine, répondis-je. Nous n’avons pas le loisir de nous amuser. Nous allons nous borner à la couler.

— Comme un caillou, » appuya Himilcon.

Le Cabire, voyant où nous en étions, passa tranquillement sous la proue de la galère qui lui envoya quelques flèches et pierres par acquit de conscience, et se dirigea vers la mer en hissant sa voile. Je fis le signal à Amilcar, et nous jetant sur le navire égyptien qui cherchait à fuir, le Dagon par l’arrière et moi par le travers, nous le coupâmes littéralement en deux. Il disparut aussitôt dans un tourbillon d’écume, et hissant nos voiles, nous sortîmes rapidement dans la mer, en sonnant toutes nos trompettes en signe de victoire et de défi.

Derrière nous s’éleva un concert de cris et de malédictions. Avec le Melkarth sans remorque et attardé, avec leurs coquilles de noix égyptiennes, c’était tout ce qu’ils pouvaient nous envoyer. Nous piquâmes vers le nord-est, et nos proues victorieuses fendirent les flots blanchissants d’écume. Nous n’avions que deux morts et une quinzaine de blessés, presque tous légèrement, et ils devaient en avoir trois ou quatre cents, embrochés par nos archers et nos machines, grillés par nos pots à feu, ou noyés par le Nil, fleuve du Pharaon d’Égypte.

En prenant la mer et en tournant vers l’ouest, je vis, derrière les côtes plates et basses, les mâts des navires rester immobiles.

Les Égyptiens, probablement sur le conseil de Bodmilcar, renonçaient à nous poursuivre. Nos avaries étaient peu de chose et faciles à réparer. Un aviron cassé à mon bord et deux à ceux du Dagon furent remplacés par des rechanges. Le pont fut nettoyé, les blessés installés en bas, les morts jetés à l’eau, après qu’on eut invoqué Menath, Hokk et Rhadamath[1], les trois juges du Chéol, du monde souterrain, pour les nôtres, et proprement dépouillé les corps des trois Égyptiens. On raffermit aussi les étais, on répara quelques cordages cassés par le choc, on recueillit les flèches piquées dans le gréement, le pont et les bordages. En deux heures tout était fait, et il n’y paraissait plus. Chryséis et Abigaïl, qui avaient assisté bravement au combat, ne pouvaient se lasser de se réjouir de leur liberté, en compagnie de Chamaï et d’Hannon, dont la verve était devenue intarissable.