« Bodmilcar ! » s’écria Hannon à son tour.
Un second éclair me fit voir le navire : c’était bien le Melkarth ! Je ne pouvais pas ne pas le reconnaître, et sur la poupe, la tête levée et bravant la tempête, Bodmilcar semblait commander à la mer.
C’était bien le Melkarth.
Un troisième éclair, accompagné d’un violent coup de tonnerre, ne nous montra plus rien : le Melkarth avait disparu dans les ténèbres.
« Khousor Phtah[1] travaille ferme là-haut, avec son marteau, cria Himilcon. Va, Khousor Phtah, frappe, éclaire, gronde, tu ne me fais pas peur. Les Cabires sont pour nous. »
Il me semblait que la tempête infléchissait notre course vers le nord, mais je n’avais aucun repère pour me guider. Je passai près d’une heure dans l’angoisse. Les coups de mer menaçaient à chaque instant de nous défoncer ; le Cabire se tenait dans nos eaux et nous l’entrevoyions de temps en temps, tantôt au-dessus de nos têtes, tantôt au-dessous. Un paquet de mer, plus fort que les autres, vint subitement balayer le pont ; j’étais à ce moment à l’arrière, sur le toit de la cabine, avec Himilcon et les deux timoniers ; je me retins au bordage ; quand je me redressai, tout étourdi et aveuglé par la masse d’eau qui avait passé sur moi, Himilcon et l’un des timoniers avaient disparu.
Je me jetai aussitôt sur le timon, qui n’avait pas été emporté, et je donnai un fort coup d’aviron pour tenir le navire arrière à la lame. En même temps, un maître matelot sauta sur la poupe ; je lui passai le timon, et me penchant vers le pont, je criai d’une voix forte :
« Himilcon, Himilcon ! »
Je ne vis que Chamaï, car le jour commençait à se lever, et on distinguait assez clairement. Au coup de mer qui avait manqué d’effondrer la cabine, il s’était jeté devant la porte, la couvrant de son corps et montrant les deux poings à la vague.