Disant cela, Hannibal aperçut l’outre d’Himilcon et de Bicri et se dirigea sur-le-champ de leur côté.
A mesure que nous avancions, le beau temps venait à notre rencontre. Dans l’après-midi, les nuages se dissipèrent tout à fait, et un soleil radieux éclaira la mer bleue et des côtes verdoyantes à moins de trente stades de nous. J’envoyai le Cabire en avant, à la recherche d’un mouillage, car nous avions bien du dégât à réparer. Bientôt, comme nous étions assis au soleil et que nous nous séchions, en prenant notre repas, qui se composait de quelques figues sèches et de pain sans levain, avec de nos oignons tout crus, je vis, à ma grande joie, le Dagon derrière nous. Il avait été entraîné par la bourrasque et avait vigoureusement lutté, ayant eu sa vergue et sa voile emportées. Heureusement que nous avions des voiles de rechange. A la hauteur d’un cap assez élevé, nous trouvâmes le Cabire qui nous annonça qu’au sud de ce cap se trouvait une belle baie, dans laquelle une rivière descendait d’une vallée large et verdoyante. Nous longeâmes de conserve la côte du nord au sud, et au soir nous arrivâmes au fond de la baie, où la côte se dirige vers l’est. Le mouillage était excellent, le temps superbe. On jeta l’ancre sur-le-champ et le Cabire fut tiré à la côte. Nous nous couchâmes rompus de fatigue, à la nuit tombée. On voyait dans les terres les feux de plusieurs villages, ce qui nous réjouit grandement, et cette nuit-là tout le monde dormit de bon cœur.
- [1.] Dieu du feu souterrain et du marteau. Comparez Phtah à l’Hephaistos des Grecs.
VII
Comment la belle Chryséis préféra le scribe Hannon à cinquante vaches.
Dès le matin on se mit à l’œuvre pour réparer nos avaries. La cargaison, parfaitement arrimée et emballée, n’avait pas souffert ; je fis transporter dans une prairie verdoyante et émaillée de fleurs les marchandises qu’on étala sous un bouquet d’arbres, et je fis descendre Jonas et sa trompette.
Quand le sonneur se vit à terre, il manifesta sa joie par des sauts et des cris formidables.
« Où sont-ils ? s’écria-t-il. Maintenant je ne suis plus sous l’eau, dans la gueule du Léviathan. Où sont les bêtes curieuses qui doivent lutter avec moi ? Maintenant je n’ai plus peur. Sur la terre solide, il n’est pas de bête que je craigne, si curieuse qu’elle soit. »
J’ordonnai à Jonas de sonner de sa grande trompette, aussi fort qu’il pourrait, et le fracas qu’il fit ne tarda pas à nous amener les habitants d’un village qu’on voyait de loin et de nombreux bergers dispersés dans la campagne. Tous ces gens accouraient vers nous sans défiance, voyant nos préparatifs pacifiques, et de loin ils s’appelaient les uns les autres, criant « Pheaki ! Pheaki ! » pour se dire qu’il y avait là des marchands phéniciens. C’étaient des hommes Doriens, hommes grands et bien faits, blancs de visage, ayant le nez très-droit, le front élevé, les cheveux noirs et bouclés ; la plupart étaient sans armes. Les uns étaient vêtus d’un vieux kitonet, de provenance évidemment phénicienne ; d’autres avaient essayé de s’en faire un avec la toile grossière qu’ils tissent : mais leurs imitations étaient informes et mal cousues. Le plus grand nombre avait la tête nue ; quelques-uns étaient coiffés d’une espèce de parasol fait avec de la paille tressée. Il y avait aussi des femmes avec eux, belles de corps et de visage. Elles étaient vêtues de longues robes sans manches, faites de deux morceaux de toile cousus ensemble, à peu près comme un sac, dans le fond duquel on aurait fait trois trous pour passer la tête et les bras, et par-dessus ces robes elles avaient une robe plus courte, fendue sur les côtés, qui leur descendait un peu au-dessous de la ceinture. Ils n’avaient d’ailleurs ni bijoux ni ornements.