Jonas sonna de la trompette.

Je fis aussitôt, à l’aide de piquets, tendre une corde autour de nos marchandises, et je dis à Hannon d’expliquer aux naturels qu’ils ne devaient pas franchir la corde, ce qu’ils comprirent très-bien. Ils me parurent, en toutes choses, très-réservés et très-intelligents.

L’un d’eux, qui avait autour de la tête un bandeau d’étoffe et portait à la main un long bâton terminé par une pomme de cuivre, pour faire reconnaître qu’il était leur chef, se mit à parler pour tous les autres. Les siens l’écoutaient dans le plus profond silence. Ce chef se tint devant nous, les yeux baissés et les mains croisées, et nous fit un long discours, car les Doriens sont grands parleurs et amis des harangues. Je le comprenais assez bien, et d’ailleurs j’avais Hannon pour m’aider. Il nous souhaitait la bienvenue et nous faisait beaucoup de compliments, nous appelant des demi-dieux, et célébrant tout ensemble les dieux nos parents et nos navires, ce qui fait toujours plaisir à des marins. Finalement, il nous demanda de faire voir, à lui et à son peuple, les belles choses que nous avions apportées de la ville divine de Sidon.

Je connaissais depuis longtemps l’idée qu’ont les Doriens, les Ioniens, et en général tous les peuples qui s’appellent entre eux du nom commun d’Hellènes. Ils croient que les Phéniciens ne sont pas des hommes comme les autres et pensent volontiers que nous sommes d’origine ou de parenté divine. Le lointain mystérieux de nos villes, nos navires, nos voyages, les marchandises que nous leur apportons, toutes choses extraordinaires pour eux, leur ont donné cette idée, et on comprend bien que ce n’est pas nous qui les détrompons : au contraire. Ce qui finira par les détromper, c’est la vue de nos colonies, les coups de main de nos capitaines et matelots et les collisions qui s’ensuivent quelquefois. Toujours est-il qu’ils nous regardent comme une espèce d’hommes bien supérieure et qu’ils avalent, avec la plus parfaite candeur, toutes les bourdes que nous leur racontons.

Je fis répondre à ce chef, par Hannon, que nous rapportions toutes sortes de choses extraordinaires du Caucase, où habitent des géants, de la Cilicie où sont des montagnes enflammées et les bouches du monde souterrain, de Sidon, ville divine, d’Arabie où sont des hommes, qui vivent trois cents ans, d’Égypte où vivent les dieux et les crocodiles, serpents de deux stades de long.

« En attendant, ajoutai-je, si vous avez des cuirs de bœuf, du cuivre de Chalcis, de la laine filée, des cornes de bouquetin, apportez-les-moi. Je vous donnerai en échange des habits, des perles de verre, des parfums, du nectar, ou toute autre chose que votre cœur pourra désirer.

— Qu’est-ce que tu leur racontes là, me disait Chamaï, stupéfait, à mesure que je parlais ? Les Madianites sont les plus justes des hommes, et les enfants d’Ismaël vivent trois cents ans, et on rencontre des dieux qui se promènent en Égypte ? »

La stupéfaction de Chamaï m’amusait beaucoup.