« Tais-toi donc, lui dit Himilcon, tu en entendras bien d’autres.

— Mais ce sont des mensonges gros comme des montagnes !

— Du moment qu’ils font plaisir à ces sauvages et qu’ils leur font acheter nos marchandises, ce ne sont plus des mensonges. »

Le chef envoya aussitôt des hommes vers le village pour chercher ce qui pourrait être à ma convenance. Il me proposa aussi des pilegech ou jeunes filles esclaves, qu’ils appellent pellex, car ils ne savent pas bien prononcer notre langue ; ils écorchent les mots, disant pellex pour pilegech, kiton pour kitonet, kephos pour koph, kassiteros pour kastira, ou bien ils allongent les mots et en défigurent le sens. Par exemple, quand on leur parle de la grande mer qui est passé Gadès et qui fait le tour du monde, au lieu de l’appeler mer de Og, ils la prennent pour une rivière nommée Ogeanos ou Okeanos, et ils croient aussi que c’est un dieu. C’est ce qui arrive toujours avec des gens demi-sauvages, qui ne comprennent pas bien ce qu’on leur explique. Enfin, le chef me proposa donc des pilegech, me disant qu’ils avaient fait des prisonnières dans une expédition de guerre récente sur la terre ferme et qu’on leur en donnait aussi en tribut. Mais je les refusai, n’ayant pas à m’embarrasser d’esclaves femelles qui ne sont pas de défaite dans nos colonies de Libye, ni en Tarsis.

On m’apporta bientôt une assez grande quantité de bon cuivre, des peaux de bœuf et de grandes cornes propres à faire des arcs et des manches de couteaux. J’eus tout cela à bon compte, ainsi que de bonne laine filée qui venait de terre ferme. Pour ne pas être continuellement encombré sur la plage, j’envoyai des marchandises dans l’intérieur du pays, sous l’escorte de Bicri, qui ne demandait qu’à courir, et en compagnie de Jonas dont la trompette retentissante devait annoncer nos produits et attirer les chalands. Cette trompette fit l’admiration des Doriens, qui ne pouvaient se lasser d’écouter ses fanfares. Je mis toute l’expédition sous la direction du maître matelot Hadlaï, que je chargeai de la vente, car il s’y entendait fort bien, avec recommandation d’être de retour dans les quarante-huit heures : c’était le temps qu’il me fallait pour réparer nos avaries.

Dans la journée, j’envoyai huit hommes m’abattre un chêne dans une forêt, sur les flancs de la vallée, pour refaire une vergue au Dagon. Les Doriens me laissaient couper tout le bois que je voulais, sans rétribution. Ils se croyaient assez récompensés quand on les laissait regarder nos travaux de charpentage, qu’ils suivaient avec une vive curiosité, et quand ceux de nos matelots, qui savaient un peu leur langue, leur contaient des histoires de voyages, mêlées de contes faits à plaisir. Ils nous aidaient à transporter notre bois de cuisine et de construction, notre eau, tout ce que nous voulions. Ce sont de fort bonnes gens pour les marins phéniciens : j’ignore ce qu’ils peuvent être avec les autres.

Chryséis, heureuse d’entendre parler sa langue, ne pouvait suffire à satisfaire la curiosité de ces Doriens. Ils voulaient savoir comment était fait le pays des Phéaciens, leur ville, leur roi, et se pâmaient de surprise quand elle leur disait les splendeurs des palais et les magnificences des temples. Ils n’ont d’ailleurs aucune idée juste de la Phénicie, qu’ils prennent pour une île, la confondant avec notre colonie de Kittim, et même avec nos établissements de Chalcis, qui sont pourtant bien près de chez eux. Ils voient d’ailleurs des Phéniciens partout. Ainsi, ils appellent la côte de Carie, le pays des Lélèges Cariens, où nous avons des comptoirs, « Phénicie. » Ce sont ces Lélèges Cariens et les Phrygiens qui les ont précédés dans l’île, commençant à refouler les Kydoniens dans les hautes vallées ; ils disent même que sur la terre ferme les Lélèges et les Pélasges vivaient avant eux, et qu’il en reste beaucoup. Je crois volontiers que les Cariens, Éoliens et autres, que nous avons chassés des côtes, ont pu venir en Crète, d’autant plus que les Cariens connaissent un peu la navigation, et que dans cet archipel, semé d’îles, le voyage de la côte d’Asie en Crète n’est pas bien difficile, même pour les barques de ces gens-là. Toujours est-il que la plus grande montagne de leur île de Crète porte un nom pélasge-éolien, le même que celui de la montagne qui est en Éolie, au fond du golfe en face de l’île de Mytilène : elle s’appelle le mont Ida. Ainsi, les Pélasges et les Lélèges, de la nation des Cariens, Éoliens, Lyciens, Dardaniens, et autres, auraient occupé autrefois, non-seulement tout le pays et la côte depuis le détroit des Traces et l’île de Mytilène jusqu’en face de l’île de Rhodes, mais aussi les îles et la terre ferme depuis le pays des Traces jusqu’au cap Malée. Encore y aurait-il eu d’autres habitants avant eux, dont les Kydoniens sont un reste. Les Doriens, Ioniens et autres ne seraient venus qu’après eux, et maintenant ils viennent aussi, en sens inverse, s’établir de terre ferme dans les îles et à la côte d’Asie. La chose me paraît vraisemblable, car tout le monde sait que nos ancêtres connaissaient les Pélasges bien avant de connaître les Doriens et les Ioniens, et qu’il y a encore des villes pélasges, mal bâties et fortifiées, mais grandes, populeuses et anciennes, comme Plakia et Skylaké en Propontide, au nord de la Dardanie et de la petite île de Ténédos.

Je n’expliquerais point toutes ces choses si je ne croyais utile, pour un bon marin phénicien, de connaître non-seulement la configuration des terres et des mers, la marche des astres, le commerce et la navigation, mais aussi la parenté des peuples, leur langue, leurs dieux et leurs coutumes. Mon expérience m’a toujours appris que c’étaient là des choses très-utiles sur terre et sur mer et que les capitaines de navires devaient s’en informer et l’apprendre aux gens de leur ville, en le cachant, comme de juste, aux peuples étrangers.

Les Doriens se reconnaissent frères des Ioniens ; ils font partie d’une seule et même famille de peuples qui se désignent entre eux par le nom d’Hellènes, et aussi de Ræki ou Græki. Les Hellènes ou Græki comprennent douze peuples ou tribus, comme les enfants d’Israël. Ce sont les Thessaliens, les Béotiens, les Doriens, les Ioniens, les Perrhébiens, les Magnètes, les Lokriens, les Étéens, les Achéens, les Phokiens, les Dolopes et les Maliens. Il en est encore parmi eux qui, au lieu d’Hellènes, se servent du nom plus ancien de Helli et de Graï ou Græki. Toujours est-il qu’ils sont d’accord pour dire que leurs douze tribus, en arrivant au sud du pays des Traces, habitèrent d’abord le pays d’Hellopia, qu’ils possèdent encore maintenant, d’où ils se sont répandus dans la presqu’île et dans les îles. C’est le pays qui entoure le fleuve d’Acheloüs ; bien connu des marins, ce fleuve qui débouche sur la côte ouest, au nord du golfe, dans le canal qui sépare l’île de Céphallénie de la terre ferme. Leur plus ancienne ville est dans le pays d’Hellopia : c’est Dodone, et, après celle-ci, ils ont aussi Delphi. Ce sont leurs deux villes sacrées, où sont leurs dieux les plus puissants. C’est de là que nous les appelons tantôt Ioniens, enfants de IonIavan, parce que nous connaissons plutôt les Ioniens des îles et de la côte d’Asie, et tantôt Dodanim, gens de Dodone, à cause de leur ville de Dodone en Hellopia ; mais entre eux ils se désignent par les noms de Helli ou Hellènes, et de Graï ou Græki.

Tous les Helli reconnaissent entre eux les quatre fraternités suivantes :