Je les fis haranguer par Hannon et Chryséis.

Quant au reste de nos agresseurs, ils s’en allaient aussi vite qu’ils pouvaient, les uns entiers, les autres avariés, se cahotant et se traînant péniblement sur la mer, dans le plus beau désordre, sans crier ni se vanter. Mais on entendait de loin des hurlements et des gémissements de femmes qui pleuraient les morts, les guerriers tués ou noyés. La nuit tombait tout à fait, et pour ces gens-là une navigation de nuit est une terrible affaire. Ceux qui avaient réchappé à la bataille devaient se croire perdus une seconde fois, à l’approche des ténèbres.

On voyait, dans la masse confuse de ces barques, la lueur de plusieurs incendies allumés par les pots à feu du Dagon. Amilcar et Asdrubal obtinrent de moi de se mettre à la poursuite du gros de la flotte : je fis passer à leur bord trente hommes avec Chamaï et Bicri, et en les attendant, je m’occupais d’amariner les deux barques d’escorte qu’ils avaient abandonnées devant nous et les trois du convoi qui restaient à notre portée. Il n’y restait plus un homme debout ; je n’y trouvai qu’une quinzaine de morts, que je fis jeter à l’eau après les avoir dépouillés. Je remis au lendemain matin l’inspection du butin que nous avions conquis, et je fis débarrasser le pont de l’Astarté des cadavres des Hellènes et d’une douzaine de leurs blessés qu’on jeta à l’eau. Onze de mes hommes avaient été tués et vingt-trois blessés dans cette vive affaire. Nos morts furent enveloppés d’étoffes et placés à l’avant, les uns à côté des autres, pour être confiés aux flots le lendemain, après qu’on aurait fait les invocations et les prières nécessaires. Malgré notre fatigue, nous dûmes encore passer cette nuit à recueillir les armes et les flèches éparses sur le navire, à tout remettre en ordre, à laver les flaques de sang sur le pont, enfin réparer le désordre inévitable après un si rude combat. Le Dagon et le Cabire revinrent avec trois prises et vingt-deux prisonniers. Je fis passer les quinze que j’avais déjà sur le Dagon, qui avait le moins souffert ; et tous les prisonniers ensemble, après avoir été liés, furent enfermés provisoirement dans la cale. Le Cabire avait huit morts et dix blessés ; le Dagon, trois morts et sept blessés. Vingt-trois morts et quarante blessés étaient une grosse perte pour nous ; elle prouvait le courage et l’acharnement des Hellènes. Si ces gens avaient eu la moindre notion des choses de la mer, si leurs bateaux n’avaient pas été si mal aménagés et si incapables de manœuvrer, s’ils avaient eu un peu l’habitude de combattre sur des vaisseaux et des armes plus appropriées que leurs grandes lances à ce genre de combat, nous eussions été certainement perdus : ils nous auraient tous massacrés. Parmi nos blessés se trouvaient Amilcar, Gisgon, Hannon qui avait une estafilade à l’épaule, Chamaï, un coup de lance dans le bras, et Himilcon, la tête contusionnée. Les blessures des deux premiers, quoique graves, n’étaient pas dangereuses, et celles des trois derniers assez légères pour ne pas les empêcher de faire leur service. Le maître matelot Hadlaï avait été tué raide, et Hannibal avait eu toutes ses armes faussées. Le grand Jonas avait cinq coups de lance, qu’il qualifiait d’écorchures. Il se frotta tout le corps d’huile et d’onguent et déclara que cette lutte, accompagnée d’une petite saignée, lui avait fait le plus grand bien et donné un prodigieux appétit et une soif extraordinaire. Quant aux Hellènes, ils avaient eu au moins cinq cents hommes tués ou noyés. J’avais trouvé vingt-six cadavres sur le pont de l’Astarté, et le Cabire en avait jeté trente-huit à l’eau.

Je pris une heure de repos à la fin de la nuit, et le matin, par une belle brise de l’est, nos navires tendus de noir se dirigèrent sur la côte d’Italie, emmenant nos huit prises, sur lesquelles j’avais fait passer quelques hommes pour alléger la remorque à la voile et à la rame.

Après avoir invoqué Menath, Hokk et Rhadamath pour nos morts, je fis immoler sur chacun des navires un bœuf, de ceux pris sur les barques du convoi hellène. On les hissa à l’aide d’un grelin, on les abattit, pendant que chaque capitaine et Hannon qui connaissait bien les rites, faisaient les prières voulues en l’honneur d’Astarté. On fit fumer la graisse et une partie de la chair, et avec le reste on apprêta un repas funéraire. Les enfants d’Israël, qui voulaient sacrifier à leur dieu El Adonaï, reçurent un mouton et sacrifièrent à leur manière. Je fis ensuite faire une distribution de vin, puis, avant le repas, nous jetâmes nos morts dans la mer au son des trompettes ; après quoi on enleva les tentures noires des navires et on mangea. Chacun se racontait pendant que nous mangions et buvions, les épisodes du combat, et, la gaieté nous revenant avec nos forces, nous oubliâmes nos fatigues, nos blessures et le chagrin de nos morts.

« Hannibal, dis-je au capitaine des gens de guerre, toi et les tiens vous vous êtes vaillamment comportés. Il importe maintenant de partager le butin suivant la charte partie qu’a rédigée Hannon avant notre départ.

— Je cède volontiers, dit Hannibal, la part qui me revient dans le butin en échange d’une armure neuve, car ma cuirasse est brisée et faussée et mon casque a perdu son cimier et son panache. Tu as, dans le bagage, une bonne armure lydienne ; donne-la-moi, et prends ma part de prise.

— J’y consens, dis-je à Hannibal, et j’ajoute à l’armure une mesure de vin de Sarepta.

— Bien dit, s’écria Himilcon, et puisque nous faisons des marchés, je vends ma part pour trois outres de vin de Béryte.