Fils de la sage Courtoisie. 2893
Lors de passer il me convie
Outre la haie, et doucement
Me dit moult amicalement:
Bel-Accueil parle.
«Vous plairait-il passer la haie,
Bel ami, qui tant vous effraie,
Pour l'odeur des roses sentir?
Je puis combler votre désir.
Vous n'aurez mal ni vilenie
Si vous vous gardez de folie.
Si je puis en rien vous aider,
Je ne me ferai pas prier,
Et je m'offre en toute franchise
A vous servir à votre guise.
L'Amant répond.
A Bel-Accueil j'ai répondu:
Sire, j'accepte confondu
Votre promesse et vous rends grâce,
Car votre bonté me surpasse;
Mais vous parlez si franchement
Que je ne puis faire autrement
Que d'accepter par déférence.»
Lors donc, grâce à son assistance,
Je franchis ronces, églantiers,
Qui me séparaient des rosiers,
Et fus cherchant la fleur aimée
Plus que toute autre parfumée,
Et Bel-Accueil m'accompagnait.
Lors bien heureux mon coeur était
D'approcher de si près la rose
Que je voyais là fraîche éclose,
Bel-Acueil moult bien me servi, 2917
Quant le bouton de si près vi;
Mès uns vilains qui grant honte ait,
Près d'ilecques repost s'estoit.
Dangiers ot nom, si fu closiers
Et garde de tous les Rosiers.
En ung destor fu li cuvers,
D'erbes et de fuelles couvers
Por ceus espier et sorprendre
Qu'il voit as Roses la main tendre.
Ne fu mie seus li gaignons,
Ainçois avoit à compaignons
Male-Bouche le gengléor,
Et avec lui Honte et Paor.
La miex vaillans d'aus si fu Honte;
Et sachiés que qui à droit conte
Son parenté et son linage,
El fu fille Raison la sage,
Et ses peres ot non Meffez,
Qui est si hidous et si lez,
Conques o lui Raison ne jut,
Mès du véoir Honte conçut,
Et quant Diex ot fait Honte nestre,
Chastéé, qui dame doit estre
Et des Roses et des boutons,
Iert assaillie des gloutons,
Si qu'ele avoit mestiers d'aïe,
Car Venus l'avoit envaïe,
Qui nuit et jor sovent li emble
Boutons et Roses tout ensemble.
Lors requist à Raison sa fille
Chastéé, que Venus essille:
Por ce que desconseillie iere
Volt Raison fere sa priere,
Et Bel-Accueil moult je bénis 2923
Quand de si près le bouton vis.
Mais, hélas! fâcheuse rencontre!
Un vilain dormait à rencontre;
C'était Danger, l'affreux closier
Et le gardien du beau rosier.
Pour ceux épier et surprendre
Qu'il voit au rosier la main tendre,
Il était, le traître, couché
Sous l'herbe et les feuilles caché.
Le chien n'était pas seul, du reste,
Car je vis, compagnon funeste,
Malebouche le clabaudeur
Après lui traînant Honte et Peur.
De tous la meilleure était Honte;
Car aussi bien si l'on remonte
A sa naissance et sa maison,
Elle est de la sage Raison
La fille, et Méfait est son père,
Monstre hideux et sanguinaire.
Jamais Raison ne lui céda,
Un regard seul la féconda;
Et lorsque Dieu Honte fit naître,
Chasteté qui dame doit être
Et des roses et des boutons,
Seule à la merci des gloutons,
En vain implorait assistance.
Vénus l'avait en sa puissance,
Vénus qui, le jour et la nuit,
Et roses et boutons ravit.
Chasteté par Vénus navrée
A Raison vint toute éplorée
Et sa fille lui demanda.
Raison sa prière exauça
Et li presta à sa requeste 2951
Honte qui est simple et honeste:
Et por les Roses miex garnir,
I fist Jalousie venir
Paor qui bée durement
A faire son commandement.
Or sunt as Roses garder troi,
Por ce que nus, sans lor otroi,
Ne Rose, ne bouton n'emport.
Ge fusse arivés à bon port,
Se d'els troi ne fusse aguetiés:
Car li frans, li bien afetiés
Bel-Acueil se penoit de faire
Quanqu'il savoit qui me doit plaire.
Sovent me semont d'aprochier
Vers le bouton, et d'atouchier
Au Rosier qui l'avoit chargié[62];
De ce me donnoit-il congié.
Por ce qu'il cuide que gel' voille,
A-il coillie une vert foille
Lez le bouton qu'il m'a donnée,
Por ce que près ot esté née.
De la foille me fis moult cointe;
Et quant ge me senti acointe
De Bel-Acueil, et si privés,
Ge cuidai bien estre arrivés.
Lors ai pris cuer et hardement
De dire à Bel-Acueil comment
Amors m'avoit pris et navré.
Sire, fis-ge, jamès n'auré
Joie, se n'est par une chose,
Que j'ai dedans le cuer enclose
Une moult pesant maladie;
Ne sai comment ge le vous die,
Et lui prêta sur sa requête 2957
Honte qui est simple et honnête,
Et pour les roses mieux garnir,
Jalousie aussi fit venir
Peur toujours prête à son service
Contre Vénus et sa malice.
Ainsi, ces trois gardiens fâcheux
Veillaient que nul audacieux
Ne vînt rose ou bouton soustraire.
Au bout de ma dure carrière,
J'étais, si ne fusse épié;
Car mon gent et doux allié,
Bel-Accueil, s'efforçait de faire
Tout ce qu'il savait pour me plaire,
Souvent m'exhortait d'approcher
Vers le bouton, et de toucher
Du moins le Rosier qui le porte,
M'encourageant de toute sorte.
Il fut, prévenant mon désir,
Une verte feuille cueillir
Tout proche de la rose née
Et qu'aussitôt il m'a donnée.
De la feuille alors je me fis
Parure, et quand je me sentis
Bel-Accueil aussi favorable,
Je crus mon succès véritable,
Et mon courage ranimant,
Je dis à Bel-Accueil comment
D'Amour j'étais, une victime:
«Sire, à moi nul bonheur n'estime
Que par une chose advenir,
Car je sens en mon coeur sévir
Une cruelle maladie.
Mon audace excuser vous prie,