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Franchise.
Pourquoi donc si longtemps attendre, 3458
Bel-Accueil, loin de votre amant,
Sans le regarder seulement?
Son âme est sombre et abattue
Loin de vous et de votre vue.
Si vous tenez à mon amour,
A lui revenez sans séjour,
Et faites tout pour lui complaire;
Car, Pitié m'aidant, j'ai su faire
Que Danger ne fût courroucé,
Qui loin de vous l'avait chassé.
Bel-Accueil.
Je ferai selon votre guise,
Fit Bel-Accueil. C'est bien, Franchise,
Puisque Danger l'a octroyé.
L'Amant.
Lors me l'a Franchise envoyé.
Moult doucement, à sa venue,
Bel-Accueil d'abord me salue.
Contre moi s'il fut courroucé,
Son courroux s'était effacé,
Car il me fit meilleur visage
Qu'autrefois même avant l'orage.
Alors il m'a par la main pris
Pour mener dedans le pourpris
Dont Danger m'interdit l'entrée,
Et je vais partout où m'agrée.

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XXVIII
Comment Bel-Acueil doucement3475
Maine l'Amant joyeusement
Au vergier pour véoir la Rose,
Qui luy fut doulcereuse chose.
Or sui chéois, ce m'est avis,
De grant enfer en paradis;
Car Bel-Acueil par tout me moine,
Qui de mon gré faire se poine.
Si cum j'oi la Rose aprochée,
Ung poi la trovai engroissée,
Et vi qu'ele iere plus créue
Que ge ne l'avoie véue.
La Rose auques s'eslargissoit
Par amont, si m'abelissoit
Ce qu'ele n'iert pas si overte,
Que la graine en fust descoverte;
Ainçois estoit encore enclose
Entre les foilles de la Rose,
Qui amont droites se levoient,
Et la place dedans emploient.
Ele fu, Diex la benéie,
Assés plus bele et espanie,
Qu'el n'iere avant et plus vermeille
Moult m'esbahi de la merveille
De tant cum el iert embelie;
Et Amors plus et plus me lie,
Et tout adès estraint ses las,
Tant cum g'i oi plus de solas.
Grant piece ai ilec demoré,
Qu'à Bel-Acueil grant amor é,

[p.225]

XXVIII
Comment Bel-Accueil doucement 3483
Mène l'Amant joyeusement
Par le verger pour voir la Rose
Qui lui fut doucereuse chose.
Or je suis chu, ce m'est avis,
De grand enfer en paradis;
Car Bel-Accueil partout me mène
Qui de mon gré faire se peine,
Et quand à la Rose arrivai,
Un peu plus grasse la trouvai,
Et vis qu'elle s'était accrue
Depuis que je ne l'avais vue.
La Rose alors s'élargissait
Par le haut et me ravissait,
Mais sans être à ce point ouverte
Que la graine en fût découverte;
Les feuilles se dressaient tout droit
Et s'arrondissaient en un toit
Qui couvrait le coeur de la Rose
Où la graine encore était close.
Mais je trouvai, Dieu soit béni!
Le bouton plus épanoui,
Plus beau, de couleur plus merveille
Qu'auparavant; c'était merveille
Combien il était embelli!
J'étais là d'extase rempli;
Cependant plus grande est ma joie,
Plus Amour enserre sa proie!
Longtemps je suis là demeuré
De Bel-Accueil énamouré

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Et grant compaignie trovée; 3505
Et quant ge voi qu'il ne me vée
Ne son solas, ne son servise,
Une chose li ai requise,
Qui bien fait à amentevoir:
Sire, fis-ge, sachiés de voir
Que durement sui envieus
D'avoir ung baisier savoreus
De la Rose qui soef flaire;
Et s'il ne vous devoit desplaire,
Ge le vous requerroie en don.
Por Diex, sire, dites-moi don
Se il vous plaist que ge la baise,
Que ce n'iert tant cum vous desplaise.
Bel-Acueil.
Amis, dist-il, se Dieu m'aïst,
Se Chastéé ne m'en haïst,
Jà ne vous fust par moi véé;
Mais ge n'ose por Chastéé,
Vers qui ge ne voil pas mesprendre:
Ele me seult tous jors deffendre
Que du baisier congé ne doigne
A nul amant qui m'en semoigne.
Car qui au baisier puet ataindre,
A poine puet à tant remaindre;
Et sachiés bien cui l'en otroie
Le baisier, qu'il a de la proie
Le miex et le plus avenant,
Si a erres du remenant.

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Et de sa douce compagnie. 3513
Voyant enfin qu'il ne dénie
Vers moi service ni faveur,
J'osai demander à son coeur
Une chose bien téméraire.
Vous voyez, lui dis-je, mon frère,
Que durement suis envieux
D'avoir un baiser savoureux
De la Rose qui si bon flaire,
Et s'il ne vous devait déplaire,
De vous j'implorerais ce don.
Pour Dieu, Sire, dites-moi donc,
S'il ne vous plaît que je la baise.
Est-il rien là qui vous déplaise?
Bel-Accueil.
Ami, Dieu m'aide! en vérité,
Si ne craignais tant Chasteté,
Je vous ferais don de la Rose
Céans; mais Chasteté je n'ose
Tromper en aucune façon
Qui dit toujours en sa leçon
Qu'à nul amant baiser ne donne,
Combien qu'il m'en prie et raisonne.
Car baiser qui peut obtenir
A peine là peut s'en tenir,
Et l'amant à qui l'on octroie
Le baiser, il a de la proie
Le mieux et le plus avenant
Et des arrhes sur le restant.