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XXIX
Comment Vénus l'ardente dame, 3605
Plus que nul aida de sa flamme
L'Amant, tant qu'il alla baiser
La Rose et ses maux apaiser.
Bel-Accueil, quand il sentit prendre
En lui le feu, sans plus attendre,
D'un baiser m'octroya le don.
Tant fit Vénus et son brandon
Qu'il n'osa faire résistance.
Lors vers la Rose je m'élance
Cueillir le savoureux baiser.
Quel bonheur, vous devez penser!
Soudain un doux parfum m'inonde
Dissipant ma douleur profonde,
Et adoucit le mal d'aimer
Qui tant me soulait être amer.
Onques tant ne me sentis d'aise,
Moult guérit qui telle fleur baise
Si suave et qui si bon sent.
Je ne serai plus si dolent,
Il suffira qu'il m'en souvienne
Et de joie aurai l'âme pleine!
Et pourtant j'ai bien des ennuis
Soufferts et de bien tristes nuits
Dépuis que j'ai baisé la Rose!
Jamais tant la mer ne repose
Que ne la trouble un peu de vent.
Amour aussi change souvent;
Il blesse et guérit en une heure,
En un point guère ne demeure.

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Dès ore est drois que ge vous conte 3627
Comment ge fui meslés à Honte
Par qui je fui puis moult grevés,
Et comment li murs fu levés,
Et li chastiaus riches et fors
Qu'amors prist puis par ses effors.
Toute l'estoire voil porsuivre,
Jà paresce ne m'iert d'escrivre,
Par quoi je cuit qu'il abelisse
A la bele que Diex garisse,
Qui le guerredon m'en rendra
Miex que nuli, quant el vodra.
Male-Bouche qui la couvine
De mains amans pense et devine,
Et tout le mal qu'il scet retrait,
Se prist garde du bel atrait
Que Bel-Accueil me daignoit faire,
Et tant qu'il ne s'en pot plus taire,
Qu'il fu filz d'une vielle irese[68],
Si ot la langue moult punese,
Et moult poignant, et moult amere;
Bien en retraioit à sa mere.
Male-Bouche dès-lors en çà
A espier me commença;
Et dist qu'il metroit bien son oel
Que entre moi et Bel-Acuel
Avoit mauvès acointement.
Tant parla li glos folement
De moi et du filz Cortoisie,
Qu'il fist esveillier Jalousie,
Qui se leva en effréor,
Quant ele oï le jangléor:
Et quant ele se fu levée,
Ele corut comme desvée

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Maintenant je vous vais conter 3635
Comment vint me persécuter
Honte qui me fut si fatale,
Comment fut la tour infernale
Bâtie et le beau château-fort
Qui tant d'Amour brava l'effort.
Toute l'histoire en veux poursuivre
Et céans mettre dans mon livre.
Je l'espère, elle charmera
La belle qui m'en donnera,
S'elle y consent, la récompense
Mieux que nulle autre, sans doutance.
Malebouche qui le projet
Des amants prévient et défait,
Pour le plaisir de leur mal faire
Et jamais ne saurait se taire,
S'aperçut du tendre méfait
Que pour moi Bel-Accueil a fait.
Ce fils d'une vieille grogneuse[68b],
La langue amère et venimeuse
Et piquante et mordante avait,
Tout par lui sa mère savait.
Malebouche dès lors commence
A nous épier en silence,
Et dit qu'il gage bien un oeil
Qu'entre moi et puis Bel-Accueil
Se trame quelque male chose.
Tant le fol fait sur nous de glose,
Le fils de Courtoisie et moi,
Qu'enfin toute pleine d'effroi
S'éveille et lève Jalousie
Quand la nouvelle elle eut ouïe.
Soudain sur ses pieds elle fut,
Et comme une folle courut

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Vers Bel-Acueil, qui vosist miaus 3661
Estre à Estampes, ou à Miaus.


XXX
Comment par la voix Male-Bouche,
Qui des bons souvent dit reprouche,
Jalousie moult asprement
Tence Bel-Acueil pour l'Amant.
Lors l'a par parole assaillis:
Gars, porquoi es-tu si hardis,
Qui bien velz estre d'un garçon
Dont j'ai mauvese soupeçon?
Bien pert que tu crois les losenges
De legier as garçons estranges.
Ne me voil plus en toi fier:
Certes ge te ferai lier
Ou enserrer en une tour,
Car je n'i voi autre retour.
Trop s'est de toi Honte eslongnie,
Si ne s'est mie bien poignie
De toi garder et tenir court:
Si m'est avis qu'ele secourt
Moult mauvesement Chastéé,
Quant lesse ung garçon desréé[69]
En notre porprise venir,
Por moi et li avilenir.
L'Amant.
Bel-Acueil ne sot que respondre,
Ainçois se fust alé repondre,
S'el ne l'éust ilec trové,
Et pris avec moi tout prové;