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Fetes-li engrestié encontre, 4161
Et du dangier qu'ele vous montre
Vous vengiés au maios en pensant,
Quant vous ne poés autrement;
Se vous ainsinc le féissiés,
Ge m'en tendroie à bien paiés.
Mès ge sui en moult grant souci
Que vous nel' faciés mie ainsi;
Ains crient que mal gré me savés
Au mains por ce que vous avés
Esté por moi mis en prison;
Si n'est-ce pas por mesprison
Que j'aie encore vers vous faite,
C'onques par moi ne fu retraite
Chose qui à celer féist;
Ains me poise, se Diex m'aïst,
Plus qu'à vous de la meschéance;
Car g'en soffre la pénitence
Plus grant que nus ne porroit dire.
Par un poi que ge ne fons d'ire,
Quant il me membre de ma perte
Qui est si grant et si aperte;
S'en ai paor et desconfort
Qui me donront, ce croi, la mort.
Las! g'en doi bien avoir paor,
Quant ge voi que losengéor,
Et traïtor, et envieus
Sunt de moi nuire curieus.
Ha! Bel-Acueil, ge sai de voir
Qu'il vous béent à décevoir,
Et faire tant par lor flavele,
Qu'il vous traient à lor cordele.
Se Diex m'aïst, si ont-il fait,
Ge ne sai or comment il vait;

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Défendez-vous avec courage; 4175
De sa cruauté, de sa rage
Vengez-vous du moins en pensant,
Si ne pouvez faire autrement;
Et s'il vous plaît ainsi de faire,
Ma douleur sera moins amère.
Mais je suis en moult grand souci
Que vous ne le fassiez ainsi,
Et me sachiez tout au contraire
Mauvais gré de votre misère,
Moi qui vous fis mettre en prison.
Mais, croyez-moi, de trahison
Je ne suis envers vous coupable,
Jamais de nul acte blâmable
Mon coeur n'eut à se repentir.
Mais Dieu m'aide! Il me faut souffrir
Bien plus que vous de mon offense,
Car j'en souffre la pénitence
Plus que nul ne saura jamais;
Pour un peu d'ire je fondrais
Quand de ma perte ai souvenance.
Bien puis-je avoir peur sans doutance
Lorsque je vois ces envieux
Traîtres et menteurs venimeux
Ainsi s'acharner à me nuire.
Ils me tueront, j'ose le dire.
Ah! Bel-Accueil, je crois savoir
Qu'ils veulent tous vous décevoir,
N'allez pas leurs fables entendre,
A leur corde ils vous veulent pendre.
Mais je ne sais rien en effet,
Dieu m'aide! Peut-être est-ce fait?
J'ai peur, et grande est ma souffrance,
Que me mettiez en oubliance,

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Mès durement sui esmaiés 4195
Que entr'oblié ne m'aiés;
Si en ai duel et desconfort,
Jamès n'iert riens qui m'en confort,
Se ge pers votre bien-voillance,
Que ge n'ai mès aillors fiance;
Et si l'ai-ge perdu, espoir,
A poi que ne m'en desespoir[78].
FIN DES VERS DE GUILLAUME DE LORRIS.

[p.271]

J'en ai grand deuil et déconfort 4209
Et je n'aurai jamais confort
Si je perds votre bienveillance,
Car ailleurs je n'ai d'espérance,
Et s'il m'est donné de le voir,
Oui, j'en mourrai de désespoir[78b]!

S'il fallait en croire Méon, Jehan de Meung aurait ajouté ces deux derniers vers pour commencer sa continuation, en supprimant les quatre-vingts vers qui suivent. P. M.