L'Amant, admis de nouveau dans l'intimité de sa chère maîtresse, contemple d'un oeil avide tous ses charmes, et se plaît à reconnaître qu'elle est plus belle que jamais. Il s'approche, lui prend la main, et dans une muette extase nos deux amoureux se contemplent ravis. L'Amant, pour cimenter leur paix, ose pousser la hardiesse jusqu'à demander un baiser, un seul baiser. La belle refuse timidement, car la pudeur la retient encore. Mais elle ne peut détacher ses yeux de son amant qui, à tous les avantages physiques que la nature lui prodigua, joint une loyauté sans bornes, et dans un moment d'oubli laisse l'audacieux cueillir sur ses lèvres un tendre baiser, ce premier aveu d'un mutuel amour.
Mais le bonheur n'est pas facile à dissimuler. Bientôt les mauvaises langues commencent à jaser sur leur compte, et, comme le bonheur a toujours des envieux, les jaloux surgissent de tous côtés. Ils font tant qu'ils viennent bouleverser la félicité des deux amants.
CHAPITRES XXX ET XXXI.
Jalousie assaille Bel-Accueil et lui reproche amèrement d'ainsi se lier au premier venu. Pris en flagrant [p. XLVI] délit, les deux coupables ne savent que répondre, l'Amant s'enfuit. Honte alors s'approche et dit à Jalousie: «Tout ce que dit ce Malebouche n'est pas parole d'Évangile. Il y a certainement moins de mal qu'il n'en dit. Bel-Accueil n'a rien à cacher. Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est un peu d'inconséquence et de légèreté. Mais je reconnais que je fus bien négligente à le garder, et désormais je jure d'y mettre toute ma vigilance.—Honte, fait Jalousie, j'ai grand'-peur d'être encore trahie, et j'y vais de ce pas aviser. Je ferai bâtir une tour inexpugnable où j'enfermerai Bel-Accueil.» Peur accourt, mais voyant Jalousie en si grande fureur n'ose souffler mot. Celle-ci court mettre son projet à exécution. Peur alors dit à Honte: «Je suis vraiment désolée de ce qui arrive. C'est ce maudit Danger qui est cause de tout le mal; il s'est montré faible envers Bel-Accueil. Allons à ce vilain reprocher sa folle conduite.» Danger dormait. Elles le réveillent et lui font des reproches si cruels, qu'il se redresse plus irrité que jamais, et voilà notre pauvre Amant derechef plongé dans la désolation.
GLOSE.
Ce sont d'abord les reproches les plus amers sur sa liaison avec le premier venu, liaison qui la conduira fatalement au déshonneur, puis enfin les menaces les plus violentes. En vain la pauvre amante essaie-t-elle de se défendre, en vain jure-t-elle qu'elle n'a rien à se reprocher, si ce n'est peut-être un peu d'inconséquence et de légèreté, rien ne saurait calmer leur rage. Alors la honte et la peur s'emparent de son esprit; le danger se dresse devant elle plus menaçant que jamais: elle prend la ferme [p. XLVII] résolution de rompre une liaison aussi compromettante.
CHAPITRE XXXII.
Jalousie fait aussitôt bâtir un château-fort. Cette forteresse est carrée. Au milieu de chaque face est une porte. Les gardiens sont: Malebouche, Danger, Peur et Honte. Au milieu s'élève une tour inaccessible dans laquelle est enfermé Bel-Accueil. On lui donne pour geôlier une Vieille chargée de l'espionner continuellement. Alors l'Amant, séparé de son compagnon qu'il ne reverra peut-être plus, s'abandonne au plus violent désespoir.
GLOSE.
Épouvantée de sa folle passion, se sentant surveillée par mille envieux, en butte à la calomnie, la pauvre amante, écrasée de honte, se croyant à jamais déshonorée, se forge des chimères et des dangers sans nombre, et pour ne plus retomber dans ses erreurs passées, elle enferme son coeur dans un cercle inexpugnable. Ses quatre défenseurs sont: sa pudeur, sa réputation, la crainte de succomber, et enfin ses folles terreurs. Elle craint autant pour elle que pour celui qu'elle aime; elle renonce à le voir et voudrait l'oublier. Celui-ci, voyant tout à coup s'évanouir ses rêves de bonheur, exhale sa douleur en des plaintes sans fin et songe même à mourir.