Raison flagelle impitoyablement l'insolence des riches et l'orgueil des rois, qui ne seraient rien si le peuple voulait. Ils ne sont rien que par lui, car Fortune ne saurait faire qu'on possédât un seul fétu, si Nature ne nous l'a donné. «Alors, dit l'Amant, qu'a donc l'homme qui soit réellement à lui?—Sa conscience, répond Raison, et son libre arbitre. Ils sont à lui; rien ne les lui peut ravir. Tout le reste est à Fortune, qui départ ses faveurs sans songer à quelle personne. Or donc, redeviens ton maître, reprends possession de ton coeur, et ne le donne ainsi follement tout entier à un seul. Aime tous les hommes en général; sois envers eux comme tu voudrais qu'ils fussent envers toi, et jamais n'engage ta liberté, le plus beau présent que Nature ait fait à l'homme. Abandonne donc ce fol amour qui te rend si malheureux, pour suivre le bon amour que je viens de te dépeindre; et c'est parce que les humains ont abandonné celui-ci, qu'ils se sont livrés à tous les vices que la Justice est chargée de punir ici-bas.—Mais, dit l'Amant, puisque vous êtes en train de m'instruire, dites-moi lequel est le meilleur de Justice ou d'Amitié.—C'est Amitié, dit Raison; car si tout le monde s'aimait, Justice serait inutile. D'autant [p. LI] plus que les juges ne sont pas moins dépravés que les autres, et que la plupart abusent des pouvoirs qui leur sont confiés pour faire plus de mal encore.»
Elle cite alors l'exemple d'Appius qui condamne Virginius à lui livrer sa fille; mais le peuple irrité renverse les décemvirs, ces dépositaires infidèles de la justice et de l'autorité. «Sois mon amant, continue Raison, et tu verras la vanité des richesses et des grandeurs humaines.» Elle lui rapporte, d'après l'histoire, maints exemples fameux de l'instabilité de la fortune. C'est d'abord Néron qui fit périr Agrippine sa mère, et Sénèque son précepteur. Donc le pouvoir ne sert le plus souvent qu'à rendre les hommes plus méchants, les mettant en état de nuire impunément aux autres, ce qu'ils ne pourraient faire s'ils restaient au niveau de tous les citoyens. Mais Dieu ne permet sans doute aux méchants de s'élever si haut que pour retomber plus bas: témoin ce même Néron, réduit à se tuer de ses propres mains, pour échapper à la colère de son peuple. Témoin encore Crèsus, roi de Lydie; malgré les conseils de sa fille Phanie, il ne voulut rien rabattre de son faste et de son orgueil: de là sa chute et sa mort. Et plus près de nous, Mainfroi, roi de Sicile, que Charles d'Anjou battit et tua; et puis Conradin, et puis Henri, frère du roi d'Espagne, que le même Charles mit à mort, et enfin Boniface de Castellane, chef des Marseillais révoltés contre ce même bon roi Charles, qui lui fit trancher la tête.
«Or donc, cher ami, continue Raison, sers-moi loyalement, et laisse là cette folle amour et le fol Dieu qui tant te maltraite.—Non, répond l'Amant irrité, j'ai juré foi et hommage à Dieu d'Amours; je ne violerai pas ma promesse. «Puis, à bout d'arguments, [p. LII] il lui cherche querelle sur un mot qui l'a choqué. Raison, paraît-il, dans le feu de la conversation, s'est permis d'appeler par son nom certaine chose qu'on ne peut désigner honnêtement sans périphrase. Raison répond qu'elle a bien le droit de nommer ce que Dieu son père daigna faire de ses propres mains, et que les dames françaises ont sans doute les oreilles bien plus délicates que le reste du corps, car c'est le seul endroit que cette chose leur blesse.
«Tout ceci est fort bon, répond l'Amant; mais si vous continuez de me tourmenter ainsi, je me verrai forcé de vous laisser causer ici toute seule.»
CHAPITRE XLIII.
Raison alors, ayant épuisé toute son éloquence, laisse l'Amant mélancolique. Il retourne aussitôt vers Ami. Celui-ci le console du mieux qu'il peut, et lui dit que, s'il veut suivre ses avis, Bel-Accueil sortira bientôt de sa prison. «Avant tout, lui dit-il, vous essaierez de séduire ses gardiens et veillerez surtout que Malebouche ne vous voie. S'il vient à vous apercevoir, faites-lui bon visage, apaisez-le par vos flatteries, profonds saluts et compliments, et par dessus tout faites-lui croire que vous ne voulez ni ne pouvez ravir la Rose, et le succès est assuré.
«Flattez aussi la Vieille; flattez encore Jalousie; flattez tous les geôliers. Ne ménagez pas les présents, autant que vos ressources le permettront; dans tous les cas, soyez prodigue de promesses, risque à ne pas les tenir. Tâchez de pleurer même: ce serait pour vous d'un grand avantage, car rien ne séduit comme les larmes, et si les geôliers pouvaient s'apitoyer [p. LIII] sur votre douleur, la besogne serait plus d'à moitié faite. Si vous ne pouvez pas pleurer, faites semblant, et surtout qu'ils ne s'aperçoivent pas de la feinte, car alors tout serait perdu. Bref, étudiez bien vos adversaires, et ne perdez pas de temps, car la Rose sera vite épanouie, et les concurrents ne manqueront pas pour la cueillir avant vous. Attendez que les geôliers soient gais; ne les sollicitez jamais en leur tristesse, à moins que vous n'en soyez cause, si par exemple Jalousie vient de les tancer.
«Alors, si vous êtes un jour assez heureux pour rencontrer Bel-Accueil dans un lieu sûr et bien reclus, quand même vous verriez Honte rougir, Peur blêmir, Danger frémir, et tous par feinte se courroucer pour se rendre lâchement, bravez leur colère, ne les prisez tous une écorce, mais cueillez la Rose de force, et montrez ce qu'un homme vaut, en temps et lieu, quand il le faut. Car rien ne leur plaît tant que de se laisser prendre ce qu'ils n'osent offrir. Ils seraient même froissés s'ils échappaient par leur défense, et tout en paraissant joyeux, ils vous haïraient intérieurement. Si pourtant vous les voyez sérieusement courroucés et vigoureusement lutter, soyez prudent, sachez attendre, criez merci, dissimulez, ouvertement capitulez, jusqu'à ce que les trois geôliers s'en aillent et laissent là Bel-Accueil qui tout à vous se donnera. Pour cela, faites-leur bon visage, et observez avec soin Bel-Accueil. S'il est gai, riez; s'il pleure, soyez triste; s'il est simple, feignez la candeur; s'il est sérieux, soyez grave; aimez tout ce qu'il aime, blâmez tout ce qu'il blâme; si vous jouez avec lui, perdez toujours; soyez empressé près de lui; autant que vous pourrez, faites tout pour lui plaire, voilà le moyen de réussir.»