Génius, voyant Nature fondre en larmes, la console d'abord et finit par se mettre en colère contre toutes les femmes, qui pleurent pour arracher les secrets de leurs maris, les tromper et les tyranniser s'ils sont assez fous pour s'y laisser prendre. L'auteur a déjà dit plus haut: «Larmes de femme, comédie!» Le bon prêtre Génius termine en s'écriant: «Si vous aimez vos corps, vos âmes, beaux seigneurs, gardez-vous des femmes; au moins gardez-vous de jamais leur dévoiler vos secrets!»
Le lecteur verra par cette boutade, un peu en dehors de son sujet, à notre avis, que les regrets que l'auteur exprime aux chapitres LXXXI à LXXXIII n'étaient rien moins que sincères.
CHAPITRES XCVI A C.
Nature donc commence sa confession. Elle rappelle à Génius comment elle assistait à la création du monde, comment Dieu la prit pour sa chambrière, et lui confia l'entretien et la conservation de tout l'univers. Elle fait d'abord le tableau des cieux et des planètes qui parcourent la voûte étoilée, sans que rien vienne jamais rompre leur harmonie. Par leur influence, les corps célestes transforment incessamment les éléments, c'est-à-dire la matière, et tôt ou tard il faut que les êtres organisés naissent, vivent et meurent à leur naturelle échéance, s'ils ne préviennent la mort en se détruisant les uns les autres. L'homme seul se détruit lui-même par sa folie et son orgueil. Tel Empédocle, qui se précipita dans le cratère de l'Etna. Tel Origène, qui se mutila, cessant ainsi d'être homme sans mourir.
On excuse ces fous en disant que le Destin, que Dieu le voulait ainsi. Là-dessus le poète discute et détruit de fond en comble le mystère de la prédestination et l'intervention de la Providence dans les actions des hommes. Il prouve, entre autres choses, que c'est folie de rejeter sur les planètes les fautes humaines. Tous les événements s'enchaînent et ne sont que les conséquences naturelles les uns des autres. Tout ce que Jehan de Meung accorde à Dieu, c'est de savoir d'avance ce qui arrivera, mais sans jamais imposer directement sa volonté. Car l'homme a son libre arbitre absolu, dit-il, et seul est responsable de ses folies. Il peut, quand il lui plaît, choisir entre le bien et le mal. Il prévoit les conséquences de ses actions, et partant peut garantir [p. LXXVIII] son âme du péché, aussi bien qu'il pourrait prévenir la famine et le déluge si Dieu lui donnait la science de prévoir l'avenir. Il n'aurait pour cela qu'à faire de grosses provisions dans les années d'abondance, et bâtir un vaisseau pour échapper au déluge, comme firent Deucalion et sa femme Pyrrha.
Dieu nous a donné la raison et le libre arbitre, pour que nous sachions nous conduire nous-mêmes. Heureux mille fois l'homme d'être seul doué de raison; car si tous les animaux étaient raisonnables, dès longtemps ils se seraient débarrassés de ce tyran jaloux et cruel.
«Mais, bon Génius, continue Nature, je reviens à ma parole première. Voyez les éléments: ils font toujours leur devoir envers les choses qui doivent subir les célestes influences. Constamment ils opèrent les mêmes révolutions. Parfois, il est vrai, ils bouleversent l'atmosphère; les eaux inondent des contrées entières, ravissent champs et moissons; le vent renverse arbres et maisons; mais toujours le beau temps revient réparer les désastres causés par la tempête. Alors apparaît l'arc-en-ciel et ses belles couleurs. «Nature compare cet effet d'optique à celui produit par les verres taillés qui décomposent la lumière, et fait une longue dissertation sur les miroirs ardents et les lunettes à longue vue, puis sur les visions fantastiques qui assiègent l'homme pendant son sommeil et les cerveaux malades. Ce sont encore les éléments qui embrasent les comètes que nous voyons traverser le ciel. On a longtemps cru qu'elles étaient chargées d'annoncer aux hommes de grands malheurs, et notamment la mort des rois. Mais Jehan de Meung déclare cette croyance absurde, car, dit-il, l'influence et les rayons des comètes ne [p. LXXIX] pèsent d'un plus grand poids sur pauvres hommes que sur rois. Non, les rois ne méritent pas que les cieux daignent annoncer leur trépas plus que celui d'un autre homme, car leur corps ne vaut une pomme plus que le corps d'un charretier. Et si quelqu'un s'enorgueillit de sa race et s'écrie: «Je suis gentilhomme, et je vaux mieux que ceux qui les terres cultivent ou du travail de leurs mains vivent,» je lui répondrai non. L'homme n'est noble que par ses vertus et vilain que par ses vices. Il est vrai que la mort d'un noble ou d'un prince est plus notable que celle d'un paysan, et l'on en parle un peu plus longtemps; mais de là à croire que les éléments en seront bouleversés, c'est sottise. «Non, les éléments gardent mes commandements, dit Nature, et toujours d'une marche régulière leurs évolutions accomplissent. Je ne me plaindrai donc pas d'eux, non plus des plantes qui, toujours soumises à mes lois tant qu'elles vivent, poussent feuilles, rameaux et fleurs autant qu'elles peuvent. Je n'ai rien non plus à reprocher aux bêtes qui, toutes autant qu'elles peuvent, faonnent selon leurs usages et font honneur à leur lignage. Il n'y a pas jusqu'à mes chers vermisseaux qui ne se montrent envers moi reconnaissants. Seul l'homme m'a déclaré la guerre et veut se soustraire à mes lois. Oui, bon Génius, j'ai été trop bonne pour lui; je l'ai comblé de mes faveurs; j'en ai fait un petit monde, un petit abrégé de toutes les perfections, et lui seul m'insulte et me brave. Lui, pour qui le Fils de Dieu s'est incarné pour mourir sur la croix, contre mes règles il manoeuvre et s'est fait le réceptacle de tous les vices! L'homme est orgueilleux, lâche, avare, faussaire, parjure, etc... Mais sur tous ces vices je passe; que Dieu s'en arrange [p. LXXX] s'il veut, le punisse et me venge. Mais je ne puis passer sur ceux dont Amour se plaint, et je ne puis subir plus longtemps que l'homme me refuse le tribut qu'il me doit et qu'il me devra tant qu'il recevra mes divins outils.
«Bon prêtre, dit Nature en terminant, allez au camp d'Amour, et dites à tous les barons, sauf Faux-Semblant et Contrainte-Abstinence toutefois, que je leur envoie tous mes saluts. Portez mes plaintes au Dieu d'Amours pour que sa douleur s'apaise, et dites-lui que je lui adresse un ami pour qu'il excommunie ceux qui lui font telle avanie, et qu'il absolve les vaillants qui travaillent à bien aimer toute leur vie.»
Lors Nature écrit son anathème sur un parchemin, le scelle et le remet à Génius. Ceci fait, elle lui demande l'absolution et le prie de lui pardonner si elle a fait quelque omission. Celui-ci l'absout, dépose son aube et son rochet, prend des ailes et s'envole à l'ost d'Amour.