On comprend tout d'abord qu'il était difficile de concilier ce système avec les formes extérieures de la religion du Christ et surtout avec le dogme. La religion chrétienne, en effet, repose tout entière sur ce dogme, que l'amour est un crime, que l'homme est conçu dans le péché, et que, dès sa naissance, il [p. XCV] est responsable du péché commis par ses auteurs. De là les dogmes du péché originel, du baptême, de l'Immaculée-Conception et de la rédemption. Jehan de Meung ne pouvait guère s'appuyer, pour glorifier l'amour, sur une religion qui fait de l'amour un vice et du célibat une vertu. Il ne pouvait pas non plus, à son époque, émettre librement de pareilles idées sans risquer sa vie. C'est ce qui lui fit choisir la forme poétique. Grâce au privilège de la poésie, Jehan de Meung put diviniser l'amour sans devenir un hérétique.
Le vieux naturalisme grec et ses fictions charmantes se prêtaient bien plus aisément à l'exposition des théories naturelles de Jehan de Meung. Toutefois, l'auteur reste aussi indifférent à une forme qu'à l'autre; on sent bien que, né du temps d'Homère ou de Virgile, il eût été plus fervent adorateur de Vénus qu'il ne l'est de la Vierge Marie; mais c'est tout. Aussi doit-on moins s'étonner de voir figurer côte à côte, dans ce singulier roman, Dieu le Père et Saturne, Jésus-Christ et Jupiter, Vénus et la sainte Vierge, Mars, Vulcain, et tous les saints du paradis.
Ceci posé, il est facile de comprendre pourquoi Jehan de Meung entreprit de terminer l'oeuvre de Guillaume de Lorris. Outre la réputation méritée dont jouissait le Roman de la Rose, ce qui n'était certes pas à dédaigner pour trouver des lecteurs à une époque où il y en avait si peu, Jehan de Meung comprit aussitôt tout le parti qu'il pouvait tirer de cette merveille inachevée pour développer ses théories philosophiques.
On n'en reste pas moins stupéfait de l'audace incroyable de ses idées et de la vigueur de son style.
Nous l'avons déjà dit, Jehan de Meung est le Rabelais, le Voltaire du [p. XCVI] XIIIe siècle. Mais combien ces deux apôtres de l'humanité restent pâles à côté du vieux romancier qui, en plein moyen âge, osait lever le drapeau de la liberté et de l'égalité, à une époque où le vilain n'était pas même un homme, où le roi était presque un dieu!
Écoutez-le criant au vilain: «Tu es l'égal des puissants de la terre, car ils n'ont rien de plus que toi. Tout cet or, toutes ces richesses qu'ils entassent, tous ces titres, tous ces châteaux, tous ces esclaves qui rampent à leurs pieds, ne sont pas leurs; ils sont à Fortune qui leur donnait hier, qui leur enlèvera demain. L'homme n'a rien à lui sur cette terre que son libre arbitre, sa conscience et sa volonté. Le roi lui-même est plus faible que le premier ribaud venu, car il ne sera rien le jour où le peuple voudra, et ce jour-là, pourra-t-il lutter contre un vilain? Non, car le moindre vilain est plus fort que lui. Ce qui fait la force d'un roi, sa valeur, sa puissance, sa richesse, c'est la force, le courage, le dévoûment et le travail de ses sujets, et rien de tout cela ne lui appartient; car rien n'est à nous que ce que Nature nous donna, et Fortune ne saurait faire qu'on possédât un seul fétu, l'eût-on par la force obtenu, si ne nous l'a donné Nature!» Et plus loin, s'adressant directement aux rois: «Ayez le coeur courtois, généreux et bon, et piteux envers les pauvres gens, si vous voulez du peuple l'amitié. Donner l'exemple aux seigneurs et aux riches; ne soyez orgueilleux ni rapace, car sans le peuple un roi n'est rien, non plus qu'un simple citoyen.»
On a vanté la hardiesse de ce fameux mot de Voltaire:
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
Jehan de Meung a dit: [p. XCVII]
Le premier qui fut roi fut un vilain hideux.