La dernière édition du Roman de la Rose fut donnée par M. Francisque Michel. Cette édition n'en est pas une. Outre qu'elle n'est que la reproduction servile de celle de Méon (en plus quelques fautes), il est regrettable que M. Francisque Michel se soit contenté de publier en tête de l'ouvrage l'Avertissement de Méon et la Préface de Lenglet du Fresnoy. [p. CXXIII] Pourquoi cet écrivain qui, plus que tout autre, était à même de juger une oeuvre à laquelle il eût dû se consacrer tout entier, a-t-il, suivant l'exemple de Méon, reculé devant ce travail? C'est que tous deux ont pensé qu'il ne suffisait pas de collationner un texte pour comprendre une oeuvre aussi considérable, aussi profonde, et qu'il fallait l'étudier à fond, sans s'arrêter à une première impression.
Nous regrettons que M. Francisque Michel n'ait eu le courage de l'entreprendre, car il nous a privés ainsi d'une étude fort intéressante. Nous en avons pour garants le talent incontestable de ce savant et ses travaux antérieurs. Nous ajouterons cependant que nous regardons comme un devoir, lorsqu'on veut faire revivre une oeuvre de cet importance, de donner au moins son opinion, ne fût-ce que pour prouver au lecteur que le travail est consciencieusement fait. Au surplus, nous ne croyons pas que M. Francisque Michel ait eu l'intention de faire une édition nouvelle; car il s'est contenté, comme nous, de reproduire servilement celle de Méon, quoiqu'il annonce dans sa Préface avoir «revu le texte avec le plus grand soin, et surtout l'avoir établi d'une manière plus conforme aux règles de notre ancienne langue.» La seule différence que nous ayons constatée entre ces deux éditions, c'est, à la charge de la dernière parue, un défaut commun à la plupart des réimpressions à bon marché, c'est-à-dire l'altération de l'original. Nous signalerons les fautes dans nos notes, au fur et à mesure qu'elles se présenteront, notamment au dernier chapitre, où toute une page de Méon a été passée, par inadvertance sans doute.
A première vue, on pourrait croire l'édition de M. Francisque Michel plus complète que l'autre, les [p. CXXIV] cotes, en tête de chaque page, indiquant environ 600 vers de plus. Cette augmentation est tout simplement le résultat d'une faute d'impression, le compositeur ayant mis le nombre 4008 au lieu de 3408 à la page 112 du premier volume.
Nous rendons toutefois hommage à l'heureuse disposition du texte, qui en facilite beaucoup la lecture à ceux qui possèdent déjà quelques notions de la langue romane.
Après lui, nous dirons quelques mots de l'opinion de M. Crapelet. En 1834, dans sa préface du Partonopoeus de Blois, il s'exprime ainsi au sujet du Roman de la Rose:
«Marot, avec tout son beau langage, n'a pu racheter les défauts du poème qu'il habilla à sa mode, le désordre du plan et de la conduite, l'absurdité du merveilleux, les froides allégories de Bel-Accueil, fils de Courtoisie, de Malebouche, de dame Oyseuse, de Faux-Semblant, de dame Nature, du prêtre Génius, etc., qui ont inspiré les fictions non moins ternes et affectées du pays de Tendre, les fleuves d'Inclination, d'Estime, de Reconnaissance, des villages de Soumission, de Complaisance, d'Orgueil, de Médisance, dans le Roman de Clélie.»
Nous répondrons peu de chose à M. Crapelet, si ce n'est que Marot et son beau langage n'ont rien à faire ici, que le merveilleux n'y saurait être absurde, par la raison toute simple qu'il n'y a pas, dans tout le poème, une once de merveilleux. En effet, c'est une oeuvre de philosophie naturelle, et depuis le commencement jusqu'à la cueillette de la Rose, tout y est absolument naturel, trop naturel même, au dire de bien des lecteurs, qui trouvent l'allégorie beaucoup trop transparente. Enfin, l'auteur de Clélie, pas plus que ses contemporains, ne connaissait guère [p. CXXV] le Roman de la Rose, et c'est faire assurément trop d'honneur à nos deux Orléanais que de les gratifier d'une si belle inspiration.
Nous nous contenterons de dire à M. Crapelet ce que M. Robert dit de MM. Legrand d'Aussy et Roquefort, touchant leur opinion sur certains passages du Partonopoeus; c'est que, pour juger une oeuvre de cette taille, il faut la lire, c'est-à-dire l'étudier à fond et sans précipitation; il est facile de voir que M. Crapelet n'a pas suivi le sage conseil de son collaborateur.
Maintenant, nous allons examiner scrupuleusement des travaux plus sérieux, des études complètes du poème tout entier. Comme nous ne saurions les citer toutes, nous en avons pris trois, non pas au hasard, mais trois types caractéristiques. Ce sont: la première, de M. Huot, c'est-à-dire d'un «amateur» qui n'était rien moins que savant; la seconde, d'un érudit et d'un écrivain de valeur, puisqu'il était académicien, M. Ampère; la troisième, d'un vrai savant, celui-là, M.P. Pâris.