Évidemment, M. Ampère n'a pas compris que Jehan de Meung était un apôtre de la religion naturelle. Pour être un honnête homme, un saint, Jehan de Meung dit: «Ne volez pas, ne tuez pas; soyez loyal et bon, charitable et juste; en un mot, aimez, et surtout n'oubliez pas que chaque fois que vous violerez les lois de la nature, vous serez sacrilège; anathème sur vous! Allez donc, et multipliez.»
Ce libertin ne veut voir dans l'amour que l'acte sacré de la [p. CXXXVII] génération, et c'est pour cela que Dieu voulut y mettre la suprême jouissance, et il range au nombre des amours monstrueux l'unique désir d'un plaisir bestial.
En résumé, Jehan de Meung ne reconnaît que les lois naturelles, et comme les vertus exclusivement chrétiennes (ou plutôt exclusivement catholiques), telles que l'amour mystique, le célibat et la mortification de la chair, que le clergé prêchait tant et pratiquait si peu, sont des vertus contre nature, il les combat impitoyablement.
«Des termes consacrés par l'Église, dit M. Ampère, sont appliqués à des actions et des sentiments que l'Église réprouve.» Dans notre langue tous les termes sacrés sont exclusivement réservés à la religion chrétienne. Jehan de Meung n'avait pas le choix pour désigner des actions et des sentiments sacrés à ses yeux, et si l'Église les réprouve, tant pis pour l'Église, car l'amour dont parle Jehan de Meung n'est ni coupable ni honteux, en dépit des dogmes et des conciles.
Oui, monsieur Ampère, telle est, comme vous dites, la moralité «très-équivoque» de Jehan de Meung et la portée du Roman de la Rose.
Il ne nous reste plus à parler que de l'étude de M.P. Pâris.
Cette étude est, à notre avis, bien meilleure que celle de M. Ampère, et les observations que nous ferons sur ce remarquable travail complèteront heureusement le nôtre.
Disons de suite qu'il n'est pas conçu dans le même esprit que le [p. CXXXVIII] précédent, et nous serons heureux de constater plus d'une fois entre son auteur et nous une communauté d'idées que nous ne trouvons guère dans M. Ampère; et notons en passant qu'au point de vue du style, de la netteté des pensées et du choix des expressions, M. Pâris est bien supérieur à celui-ci. C'est une conséquence de ce que nous avons dit plus haut. En effet, on ne dit bien que ce qu'on saisit bien. Dès le début, nous le voyons se ranger à l'opinion de M. Raynouard, que le Roman de la Rose doit avoir été publié tout entier dans le cours du XIIIe siècle: la partie de Guillaume vers 1240 et celle de Jehan de Meung avant 1282.
M. Ampère affirme, sur la foi du titre, que Guillaume de Lorris avait entrepris de faire de son poème un traité complet de l'art d'aimer. M. Pâris lui prête seulement l'intention de raconter les peines et les plaisirs réservés à ceux qui aiment. C'est notre avis. Cette interprétation est plus conforme à la marche de l'action, et il ne nous est pas permis de préjuger une fin qui n'existe pas. La manière dont nous expliquons les allégories du début se rapporte, à peu près absolument, au sens que leur prête M. Pâris. Or, notre point de départ étant le même, nous n'aurons donc à constater que des divergences de détail et une contradiction sérieuse sur la manière d'apprécier l'oeuvre de Jehan de Meung. Pour tout le reste, nous nous contenterons de renvoyer le lecteur à l'excellent travail que nous discutons. Pour l'appréciation des deux poètes, nous citons textuellement M. Pâris: