M. Pâris ne comprenant pas Génius ne comprend pas davantage son discours, et cela va de soi. Et c'est cette même raison qui lui fait trouver l'épisode de Pygmalion un hors-d'oeuvre inutile. Inutile quant à la marche de l'action, peut-être, mais absolument [p. CXLII] indispensable à l'exposé des théories philosophiques de Jehan de Meung, puisque c'est Génius, cette force surnaturelle, cette flamme divine qui vient embraser Bel-Accueil, comme jadis il anima la statue insensible de Pygmalion. C'est, plus encore que la cueillette de la Rose, le véritable couronnement de l'oeuvre. Génius est la cause; l'union des deux amants n'est que l'effet.


[p. CXLIII]

VIE DE JEAN DE MEUNG

PAR ANDRÉ THÉVET.

Encores que l'ancienneté et enrouillée rimaille, dont autres-fois s'est servy celuy duquel je fais la vie, semble avoir effacé le reste de la mémoire qui nous pouvoit rester de son travail: je suis néantmoins contant de retirer de la prison d'oubly la louange que plusieurs éclopez de leur cervelle ont voulu malicieusement par calomnies luy dérober: ne reconnoissans pas ce qui a esté fort bien remarqué par le Chroniqueur d'Aquitaine, qu'il a été docteur en théologie[5]; et véritablement aussi ils font tort à tout le corps de sa compaignie, quant ils veulent le mettre, non pas entre les balieures de la menuë populace seulement, mais parmi la voyerie des plus [p. CXLIV] désesperez ennemis d'honnesteté. Je les prierois de me dire pourquoy le Prieur de Saloin[6] le représente bien vestu d'une robbe ou chappe fourrée de menu vair; il faut bien qu'il le tint pour un homme d'autre remarque, que ceux qui voudroient bien volontiers nous faire croire, qu'à cause de son nom Clopinel, il a esté pietre, ridicule et misérable. Mais d'autant que (selon le commun proverbe) l'habit ne fait pas le moyne, par ses dits et escrits je veux faire entendre à un chacun, qu'il n'alloit point tant trainant sa jambe, qu'il ne sçeût bien s'avancer devant ses compagnons. Quand nous n'aurions que le Roman de la Rose, encore faudroit-il reconnoistre en luy une merveilleuse adresse, quoyqu'il n'ait esté le premier qui y ait donné le premier coup; mais Guillaume de Lorris, qui n'ayant pu conduire à sa fin son discours, quarante ans après sa mort fut secondé par Jean Clopinel, comme on voit par ces vers que j'ai insérés ici:

Et puis viendra Jean Clopinel,
Au cueur joly, au cueur ysuel,
Qui naistra sur Loire à Meun.

Et peu après encore:

Il aura le Rommant si chier,
Qu'il le voudra tout parfournir,
Se temps et lieu lui peut venir;
Car quant Guillaume cessera,
Jean si le recommencera
Après sa mort, que je ne mente,
An très-passé plus de quarente.

Plusieurs ont voulu imiter ce Roman de la Rose, et entre autres [p. CXLV] Geofroy Chaucer, Anglois, qui en a composé un qu'il intitule: The Romant of the Rose; lequel, au rapport de Balaeus, a esté tiré du livre de l'Art d'aimer, de Jean Mone[7], qu'il faict Anglois. Je conjecture qu'il entend notre Jean de Meung, encores qu'il le face Anglois, d'autant que n'est aisé à croire qu'un Anglois osa se hazarder à une telle oeuvre; quoy que les termes ne semblent que trop rudes maintenant, si estoyent-ils bien riches pour lors. Et quoy qu'on considere les traicts qui sont romancés par Clopinel, je ne puis estimer que ceux qui les contempleront, n'admirent l'adresse de ce poète, qui, souz des termes enveloppez et couverts, a assez clairement exprimé la vérité à qui la vouloit entendre. Je sais bien qu'il y a eu quelques lecteurs chagrins et importuns qui ont voulu se formaliser de la licence qu'ils trouvent dans ce roman, de manière que par des écrits publics ils ont voulu blasmer et le livre et l'autheur: il s'en est même trouvé un entre les autres qui s'est tellement abandonné à sa colère, qu'il a dit que plutost il croiroit que Judas fut sauvé que le pauvre Jean Clopinel. L'occasion sur laquelle se fondoyent ces rechignés controlleurs, est qu'ils voyoyent que ce livre trottoit par les mains de la Noblesse, et principalement des Courtisans, et en estoit mieux reçeu que les advertissemens de dévotion, piété et amour divin. Cela fit que pour les en dégouster, ils s'armerent contre la Rose, jetterent plusieurs execrations qui, quant tout sera bien espluché, seront plus ineptes que nécessaires. Aussi l'effect a bien monstre qu'ils ne sçavoient quelles estoyent les vertus et propriétés de la Rose, telles qu'encores que par le dehors elle pique, elle a neanmoins [p. CXLVI] au dedans une fort singulière et souveraine odeur. De fait, je passeray volontiers condemnation que Clopinel, s'émancipant souz le passe-droit que la poésie se veut attribuer, s'est peut-être, plus souvent que besoin n'eust esté, laissé esgarer en vains et ridicules discours; qu'il a quelques-fois trop piqué quelques-uns, et finalement qu'il n'a gardé la modestie qui eust esté bien requise; mais que pour cela il ait fallu d'un plain saut le prendre au collet pour le terrasser, il n'y a point aparence. Pourquoi n'ont-ils foudroyé sur les lascivetés d'un Martial, d'un Ovide, et d'autres poètes tant grecs que latins, lesquels ont bien autrement gazouillé de l'amour que n'a faict ou de Lorris ou Clopinel? Ce qui donne couleur à ceste censure, est que desja Clopinel, pour avoir esté trop libre en ses paroles, faillit à avoir le foüet des Dames de la Cour, contre lesquelles il avoit escript ces vers: