Et si fu chaucie et vestue 431
Tout ainsinc cum fame rendue.
En sa main ung sautier tenoit,
Et sachiés que moult se penoit
De faire à Dieu prieres faintes,
Et d'appeler et sains et saintes.
El ne fu gaie, ne jolive,
Ains fu par semblant ententive
Du tout à bonnes ovres faire;
Et si avoit vestu la haire.
Et sachiés que n'iere pas grasse,
De jeuner sembloit estre lasse,
S'avoit la color pale et morte.
A li et as siens ert la porte
Dévéée de Paradis;
Car icel gent si font lor vis
Amegrir, ce dit l'Evangile,
Por avoir loz parmi la ville,
Et por un poi de gloire vaine
Qui lor toldra Dieu et son raine.
POVRETÉ.
[Voir image]
Portraite fu au darrenier
Povreté qui ung seul denier
N'éust pas, s'el se déust pendre,
Tant séust bien sa robe vendre;
Qu'ele iere nuë comme vers:
Se li tens fust ung poi divers,
Je cuit qu'ele acorast de froit[12],
Qu'el n'avoit ç'ung vié sac estroit
Tout plain de mavès palestiaus;
Ce iert sa robe et ses mantiaus.
El n'avoit plus que afubler,
Grand loisir avoit de trembler.
Portait chaussure et vêtement 433
Telle que nonne de couvent;
En main tenait un livre d'heures,
A grand' marques extérieures
Feinte prière à Dieu criait
Et saints et saintes appelait.
Point de plaisir, jamais de joie;
A bonnes oeuvres elle emploie
Son temps et toute sa vertu
Depuis que la haire a vêtu.
Sachez qu'elle n'était pas grasse,
De jeûner semblait être lasse
Et d'un mort avait la couleur.
A elle et aux siens le Seigneur
Du paradis ferme la porte;
Car leur visage de la sorte,
Dit l'Evangile, font maigrir
Ces gens pour se faire applaudir,
Et pour un peu de gloriole
Des saints ils perdent l'auréole.
PAUVRETÉ.
Pourtraite était tout en dernier
Pauvreté qui même un denier
N'aurait trouvé pour s'aller pendre,
Sa robe eût-elle voulu vendre;
Elle était nue ainsi qu'un ver:
Aussi bien, eût sévi l'hiver,
De froidure elle serait morte[12b].
Un vieux bissac seul elle porte
Tout rempli de mauvais lambeaux;
C'était ses robes et manteaux.
A l'écart, dans un coin, seulette,
Comme un chien honteux, la pauvrette
Des autres fu un poi loignet; 463
Cum chien honteus en ung coignet
Se cropoit et s'atapissoit,
Car povre chose, où qu'ele soit,
Est adès boutée et despite.
L'eure soit ore la maudite,
Que povres homs fu concéus!
Qu'il ne sera jà bien péus,
Ne bien vestus, ne bien chauciés,
Néis amés, ne essauciés.
Ces ymages bien avisé,
Qui, si comme j'ai devisé,
Furent à or et à asur
De toutes pars paintes où mur[13].
Haut fu li mur et tous quarrés,
Si en fu bien clos et barrés,
En leu de haies, uns vergiers,
Où onc n'avoit entré bergiers,
Cis vergiers en trop bel leu sist:
Qui dedens mener me vousist
Ou par échiele ou par degré,
Je l'en séusse moult bon gré;
Car tel joie ne tel déduit
Ne vit nus hons, si cum ge cuit,
Cum il avoit en ce vergier:
Car li leus d'oisiaus herbergier
N'estoit ne dangereux ne chiches,
Onc mès ne fu nus leus si riches
D'arbres, ne d'oisillons chantans:
Qu'il i avoit d'oisiaus trois tans
Qu'en tout le ramanant de France.
Moult estoit bele l'acordance
De lor piteus chans à oïr:
Tous li mons s'en dust esjoïr.
Toute petite se faisait 465
Et tristement s'accroupissait
(Car pauvre chose est délaissée
De tous et de partout chassée),
Et n'ayant rien pour s'affubler
Grand loisir avait de trembler.
Maudite soit l'heure fatale
Qui le pauvre conçut! Tout pâle
Il erre de faim épuisé,
Mal vêtu, honni, méprisé.
J'ai bien contemplé ces visages.
Comme je l'ai dit, ces images
Resplendissaient d'or et d'azur
De toutes parts peintes au mur[13b].
La muraille haute et carrée,
Mieux que haie et close et barrée,
Entourait un vaste verger
Où n'était onc entré berger.
C'était un beau site sans doute;
A qui m'en eût frayé la route
Ou par échelle, ou par degré,
Certes j'aurais su moult bon gré;
Car tel déduit et telle joie
Ne vit nul homme, que je croie,
Comme il était en ce verger.
Car ce lieu d'oiseaux héberger
N'était ni dédaigneux ni chiche.
Nul lieu ne fut d'arbres plus riche
Ni d'oisillons au piteux chant;
D'oiseaux était trois fois autant
Qu'en tout le reste de la France.
Moult belle en était l'accordance;
Le plus sombre, rien que d'ouïr
Ces chants, s'en devrait éjouir.