Comme la flèche merveilleuse 1017
De vertus riche et généreuse,[22b]
Obscure ni brune. Tel luit
L'astre radieux de la nuit,
Près de qui les autres étoiles
Ne sont que petites chandoiles.
Elle était blanche comme un lys,
Le teint, le front clairs et polis,
La chair tendre comme rosée
Et simple comme une épousée:
Taille grêle, ensemble charmant,
Sans fard et sans déguisement,
Car elle n'avait, je vous jure,
Besoin d'atours ni de parure.
Ses blonds cheveux étaient si longs
Qu'ils venaient battre ses talons,
Bien faits son nez, ses yeux, sa bouche.
Moult grand' douceur au coeur me touche
(M'assiste Dieu!) quand je revois
Tous ses charmes comme autrefois!
N'était si belle femme au monde!
Bref, elle était jeunette et blonde,
Au regard doux, sade et plaisant,
Au corps rondelet, svelte et gent.
VII
Ci parle l'Amant de Richesse, 1045
Qui moult estoit de grant noblesse;
Mais de si grant boban estoit,
Que nul povre home n'adaignoit,
Ainz le boutoit tousjors arriere:
Si l'en doit-l'en avoir mains chiere.
Près de Biauté se tint Richece,
Une dame de grant hautece,
De grant pris et de grant affaire.
Qui à li ne as siens meffaire
Osast riens par fais, ou par dis,
Il fust moult fiers et moult hardis;
Qu'ele puet moult nuire et aidier.
Ce n'est mie ne d'ui ne d'ier
Que riches gens ont grant poissance
De faire ou aïde, ou grévance.
Tuit li greignor et li menor
Portoient à Richece honor:
Tuit baoient à li servir,
Por l'amor de li deservir;
Chascuns sa dame la clamoit,
Car tous li mondes la cremoit;
Tous li mons iert en son dangier.
En sa cort ot maint losengier,
Maint traïtor, maint envieus:
Ce sunt cil qui sunt curieus
De desprisier et de blasmer
Tous ceus qui font miex à amer.
Par devant por eus losengier,
Loent les gens li losengier;
VII
Ci parle l'Amant de Richesse 1041
Qui dame était de grand' noblesse
Mais de si grand orgueil était
Que nul pauvre homme n'accueillait,
Mais le boutait toujours arrière;
Aussi doit-on l'avoir moins chère.
Trônait Richesse près Beauté.
Dame c'était de grand' fierté,
De grand prix et de grande affaire.
Bien hardi qui osât méfaire
A elle ou aux siens. Elle peut
Aider, nuire quand elle veut.
Au riche la toute-puissance!
Les biens et les maux il dispense
A son gré; ce n'est pas d'hier.
Grands et petits, l'humble et le fier
Font honneur à dame Richesse,
Chacun à la servir s'empresse,
Afin d'obtenir ses faveurs;
Chacun veut porter ses couleurs,
Chacun reconnaît sa puissance
Par crainte et non par préférence.
Sa cour n'est qu'envieux, flatteurs
Et traîtres, et ces vils menteurs
S'attaquent surtout avec rage
Au plus aimable et au plus sage;
Devant c'est l'adulation
La plus vile; avec onction
Tout le monde en parole ils louent;
Mais leurs louanges les gens rouent
Tout le monde par parole oignent, 1075
Mès lor losenges les gens poignent[23]
Par derriere dusques as os[24],
Qu'il abaissent des bons les los,
Et desloent les aloés,
Et si loent les desloés.
Maint prodommes ont encusés,
Et de lor honnor reculés
Li losengier par lor losenges;
Car il font ceus des cors estranges
Qui déussent estre privés:
Mal puissent-il estre arivés
Icil losengier plain d'envie!
Car nus prodons n'aime lor vie.
Richece ot une porpre robe,
Ice ne tenés mie à lobe,
Que je vous di bien et afiche
Qu'il n'ot si bele, ne si riche
Où monde, ne si envoisie.
La porpre fu toute orfroisie.
Si ot portraites à orfrois
Estoires de dus et de rois[25].
Si estoit au col bien orlée
D'une bende d'or néélée
Moult richement, sachiés sans faille.
Si i avoit tretout à taille
De riches pierres grant plenté
Qui moult rendoient grant clarté.
Richece ot ung moult riche ceint[26]
Par desus cele porpre ceint;
La boucle d'une pierre fu
Qui ot grant force et grant vertu:
Car cis qui sor soi la portoit,
Nes uns venins ne redotoit;
Par derrière jusques aux os[24b]; 1071
Ils abaissent des bons les los,
Souillent partout la prudhommie,
Par contre exaltent l'infamie.
Par eux le bon est accusé
Et voit son honneur exposé
A l'hypocrite calomnie;
Tels on voit par leur perfidie
Maints preux souvent des cours chassés.
Qu'à leur tour soient de Dieu laissés
Tous ces vils flatteurs pleins d'envie;
Nul prud'homme n'aime leur vie.
Robe pourpre Richesse avait,
Et si nul pour faux le tenait,
Je ne crains pas qu'il me confonde,
Si belle robe n'est au monde,
Si riche ni si gente encor;
Car en ses lés la pourpre d'or
Retraçait à notre mémoire
De ducs et de rois mainte histoire[25b].
Bien en était le col ourlé
D'une bande d'or niellé,
Moult richement, je ne vous raille,
Puis y brillaient, de riche taille,
Pierres fines en quantité
Qui moult rendaient grande clarté.
Richesse avait riche ceinture[26b]
Par dessus sa pourpre vêture;
La boucle d'une pierre était
Qui grand pouvoir et force avait;
Car celui qui cette ceinture
Porte, tous les venins conjure;