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Et qu'el li rit et li fait feste. 4811
Certainement nule tel beste
Ne doit estre amie clamée,
Ne n'est pas digne d'estre amée.
L'en ne doit riens priser moillier
Qui homme bée à despoillier.
Ge ne di pas que bien n'en port
Et par solas et par déport,
Ung joelet, se ses amis
Le li a donné ou tramis;
Mès qu'ele pas ne le demant,
Qu'el le prendroit trop laidement:
Et des siens ausinc li redoigne,
Se faire le puet sans vergoigne;
Ainsinc lor cuers ensemble joignent,
Bien s'entrament, bien s'entredoignent.
Ne cuidiés pas que ges dessemble
Ge voil bien qu'il voisent ensemble,
Et facent quanqu'il doivent faire,
Comme cortois et debonnaire;
Mès de la fole Amor se gardent,
Dont li cuers esprennent et ardent,
Et soit l'Amor sans convoitise
Qui les faus cuers de prendre atise.
Bone amor doit de fin cuer nestre,
Dons n'en doivent pas estre mestre
Ne que font corporel solas:
Mais l'amor qui te tient où las,
Charnex delis te represente,
Si que tu n'as aillors t'entente:
Por ce veus-tu la Rose avoir,
Tu n'i songes nul autre avoir;
Mès tu n'en es pas à deus doie,
C'est ce qui la pel t'amegroie,

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O fou qu'un sourire ensorcelé! 4825
Crois-moi, ce n'est pas brute telle
Qu'il faut pour amante chérir,
Une plus digne il faut choisir.
Laisse la femme méprisable
Qui veut dépouiller son semblable.
Cependant femme à la rigueur
Peut, s'il lui plaît, sans déshonneur,
Porter joyaux en sa parure,
Présents d'amoureuse nature;
Mais jamais ne doit demander,
Car ce serait se marchander.
Voire, sans qu'on le trouve étrange,
Elle peut donner en échange;
Constant et mutuel retour
Les dons entretiennent l'amour.
Les amants je ne désassemble;
Je veux bien qu'ils aillent ensemble
Et fassent leur devoir tous deux
En courtois et francs amoureux,
Mais se gardent de l'amour folle
Qui vous consume et vous affole,
Et de l'amour intéressé
Par qui maint coeur faux est poussé.
Bonne-Amour doit de fin coeur naître,
L'argent n'en doit pas être maître
Non plus la seule volupté.
Or cette amour qui t'a dompté
Plaisirs charnels te représente;
Tu n'as plus ailleurs nulle entente.
Aussi veux-tu la Rose avoir
Et ne veux autre chose voir.
Mais tu es loin du but encore,
C'est ce qui ta peau décolore

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Et qui de toutes vertus t'oste. 4845
Moult recéus dolereus hoste,
Quant Amors onques hostelas[14];
Mauvès hoste en ton hostel as,
Por ce te lo que hors le boutes,
Qu'il te tost les pensées toutes
Qui te doivent à preu torner:
Ne l'i laisse plus séjorner.
Trop sunt à grant meschief livré
Cuers qui d'Amors sunt enivré;
En la fin encor le sauras
Quant ton tens perdu i auras,
Et dégastée ta jonesce
En ceste dolente léesce.
Se tu pués encore tant vivre
Que d'Amors te voies délivre,
Le tens qu'auras perdu plorras,
Mès recovrer ne le porras,
Encor se par tant en eschapes:
Car en l'Amor où tu t'entrapes,
Maint i perdent, bien dire l'os,
Sens, tens, chastel, cors, ame et los.
L'Amant.
Ainsinc Raison me préeschoit;
Mès Amors tout empéeschoit
Que riens à ovre n'en méisse,
Jà soit ce que bien entendisse
Mot à mot toute la matire,
Mès Amors si formant m'atire,
Que par tretous mes pensers chace
Cum cil qui par tout a sa chace,
Et tous jors tient mon cuer sous s'êle.
Hors de ma teste à une pele,

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Et te ravit toute vertu. 4859
Quel fatal hôte as-tu reçu,
Quand Dieu d'Amours franchit ta porte[14b]?
Aussi, crois-moi quand je t'exhorte
De ton logis à le chasser,
Il te ravit tout bon penser,
Et c'est grand' honte et grand dommage.
Ne l'y laisse pas davantage;
Trop sont à grand méchief livrés
Coeurs qui d'Amour sont enivrés.
En cette dolente liesse
N'use pas toute ta jeunesse;
Quand perdu tout ton temps auras
Trop tard, hélas! tu le verras.
Si tu peux encore assez vivre
Pour que d'Amour Dieu te délivre,
Le temps perdu tu pleureras,
Mais recouvrer ne le pourras.
Heureux encor si ne trépasses,
Car en l'amour où tu t'enlaces
Maint y perdit l'âme et le coeur,
Ses biens, l'existence et l'honneur.
L'Amant.
Ainsi, longtemps Raison me prêche;
Mais Amour est là qui m'empêche
D'en tirer le moindre profit.
Pourtant tout ce qu'elle me dit
Attentif mot à mot j'écoute;
Mais Amour si bien me déroute,
Que tout il chasse mon penser,
Puisqu'il a droit partout chasser,
Et retient mon coeur sous son aile.
Hors ma tête avec une pelle,

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Quant au sermon séant m'aguete, 4877
Par une des oreilles giete
Quanque Raison en l'autre boute,
Si qu'ele i pert sa poine toute,
Et m'emple de corrous et d'ire:
Lors li pris cum iriés à dire:
Dame, bien me volés traïr,
Dois-je donques les gens haïr?
Donc harré-ge toutes personnes,
Puis qu'amors ne sunt mie bonnes;
jamès n'amerai d'amors fines
Ains vivrai tous jors en haïnes:
Lors si serai mortel pechierres,
Voire par Diex pires que lierres.
A ce ne puis-ge pas faillir,
Par l'ung me convient-il saillir:
Ou amerai, ou ge herrai,
Mès espoir que ge comperrai
Plus la haïne au derrenier,
Tout ne vaille Amors ung denier.
Bon conseil m'avés or donné,
Qui tous jors m'avés sermonné
Que ge doie d'Amors recroire;
Or est fox qui ne vous vuet croire.
Si m'avés-vous ramentéuë
Une autre amor descongnéuë,
Que ge ne vous oi pas blasmer,
Dont gens se puéent entr'amer:
Se la me vouliés defenir,
Pour fol me porroie tenir
Se volentiers ne l'escoutoie,
Savoir au mains se ge porroie
Les natures d'Amors aprendre,
S'il vous i plaisoit à entendre.