Sa servante Jeunesse aidant, 4723
Jeunesse à l'esprit malfaisant,
Ainsi Plaisir enlace et maine
Le corps et la pensée humaine;
Mal faire, au plaisir les pousser,
Jeunesse n'a d'autre penser.
Mais Vieillesse les en arrache,
Qui l'ignore, il faut qu'il le sache,
Ou le demande aux anciens,
Que tint Jeunesse en ses liens,
Si les sottises qu'ils ont faites
Dont elle a leurs forces soustraites
Avec les folles volontés
Dont ils soulatent être tentés,
Si les périls passés encore
Leur esprit tels se remémore.
C'est Vieillesse jusqu'à la fin
Qui les ramène au droit chemin,
Les conduit et les accompagne,
Pour eux bonne et sage compagne;
Mais personne ne veut la voir
A ses côtés trop tôt s'asseoir:
Loin de l'aimer, on la redoute,
Aussi sa peine elle perd toute;
Car nul ne veut vieux devenir
Ni jeune voir ses jours finir.
Les vieux se plaisent, s'émerveillent
Quand leurs souvenirs se réveillent,
A repasser souventes fois
Leurs folles amours d'autrefois,
Comme ils firent telle besogne
Sans subir honte ni vergogne,
Ou s'il leur arriva malheur,
Comment ils eurent encor l'heur
De tel peril sans pis avoir, 4743
Ou d'ame, ou de cors, ou d'avoir.
Et scés-tu où Jonesce maint,
Que tant prisent maintes et maint?
Délit la tient en sa maison
Tant comme ele est en sa saison,
Et vuet que Jonesce le serve
Por néant, fust néis sa serve;
Et el si fait si volentiers,
Qu'el le trace par tous sentiers,
Et son corps à bandon li livre;
El ne vodroit pas sans li vivre.
Et Viellesce, scez où demore?
Dire le te vueil sans demore:
Car là te convient-il aler,
Se mort ne te fait desvaler
Où tens de jonesce en sa cave,
Qui moult est ténébreuse et have.
Travail et dolor là herbergent;
Mès il la lient et enfergent,
Et tant la batent et tormentent,
Que mort prochaine li présentent,
Et talent de soi repentir,
Tant li font de fléaus sentir.
Adonc li vient en remembrance
En ceste tardive pesance,
Quant el se voit foible et chenuë,
Que malement l'a décéuë
Jonesce qui tout a gité
Son prétérit en vanité;
Et qu'ele a sa vie perduë,
Se du futur n'est secoruë,
Qui la soustiegne en pénitence
Des péchiez que fist en s'enfance,
D'échapper sans pire infortune 4757
Pour leur âme, corps et fortune.
Mais où Jeunesse gît, sais-tu,
Dont chacun prise la vertu?
Plaisir la tient en esclavage
Et veut que Jeunesse en servage
Pour rien le serve en sa maison
Tant comme elle est en sa saison,
A l'abandon qu'elle se livre
Jusque sans lui ne pouvoir vivre,
Ce qu'elle fait si volontiers
Qu'elle le suit par tous sentiers.
Maintenant je te vais sur l'heure
Apprendre où Vieillesse demeure;
Car là te faudra-t-il aller
Si mort ne te fait dévaler,
Au temps de jeunesse, en sa cave
Qui moult est ténébreuse et have.
Là Vieillesse cent maux divers
Attendent, la chargent de fers,
Et tant la battent, la tourmentent,
Que mort prochaine lui présentent
Et la poussent au repentir,
Tant lui font de fléaux sentir.
Alors lui vient en souvenance
En sa tardive doléance,
Lorsque son crâne est tout chenu,
Que Jeunesse a son coeur déçu,
Qu'en vains plaisirs et fol ouvrage
Elle a gaspillé son bel âge
Et perdu sa vie à toujours,
Si d'avenir le prompt secours
Ne rachète par pénitence
Tous les péchés de son enfance,
Et par bien faire en ceste poine, 4777
Au souverain bien la ramoine,
Dont Jonesce la dessevroit,
Qui des vanités l'abevroit;
Et le present si poi li dure,
Qu'il n'i a conte ne mesure:
Mès comment que la besoigne aille,
Qui d'Amor veut joïr sans faille,
Fruit i doit querre et cil et cele,
Quel qu'ele soit, dame ou pucele,
Jà soit ce que du déliter
Ne doient pas lor part quiter.
Mès ge sai bien qu'il en sunt maintes
Qui ne vuelent pas estre ençaintes,
Et s'el le sunt, il lor en poise:
Si n'en font-eles plet ne noise,
Se n'est aucune fole et nice
Où Honte n'a point de justice.
Briefment tuit à délit s'accordent
Cil qui à cele ovre s'amordent,
Se ne sunt gens qui riens ne vaillent,
Qui por deniers vilment se baillent,
Qu'el ne sunt pas des lois liées
Par lors ordes vies soilliées.
Mès jà certes n'iert fame bonne,
Qui por dons prendre s'abandonne:
Nus homs ne se devroit jà prendre
A fame qui sa char vuet vendre.
Pense-il que fame ait son cors chier,
Qui tout vif le soffre escorchier?
Bien est chétis et défoulés
Hons qui si vilment est boulés,
Qui cuide que tel fame l'aime,
Por ce que son ami le claime,
Et ne la ramène en la fin 4791
A la vertu, bien souverain,
Dont jadis la sevrait Jeunesse
L'abreuvant de vaine liesse;
Car alors elle voit et sent
Combien précaire est le présent.
L'amant donc, en toute occurrence,
Doit chercher pure jouissance
En amour; ne doit redouter
Femme ni fille d'enfanter,
Et le plaisir ne leur doit faire
Quitter leur mission sur terre.
Je sais bien que le plus souvent
Femme ne veut faire d'enfant
Et se désole d'être enceinte;
Nulle n'en fait noise ni plainte
Pourtant, à moins d'être sans coeur
Et sans vergogne et sans pudeur.
Bref, chacun en l'oeuvre charnelle
Ne voit qu'ivresse mutuelle,
Fors ces gens dignes de mépris
Qui leur amour mettent à prix,
Les lois violant de Nature,
Et n'en font plus qu'une oeuvre impure.
Car femme est vile assurément
Qui se livre pour de l'argent;
Nul homme ne se devrait prendre
A femme qui veut sa chair vendre.
Croit-il que femme ait son corps cher
Qui tout vif le souffre écorcher?
Est-il si naïf et si bête,
Parce que femme lui fait fête
Et l'a son tendre ami nommé,
De croire qu'il en soit aimé?