Mès ge sai bien, pas nel' devin, 4641
Continuer l'estre devin.
A son pooir voloir déust
Quiconques à fame géust,
Et soi garder en son semblable,
Por ce que tuit sunt corrumpable,
Si que jà par succession
Ne fausist généracion;
Car puis que pere et mere faillent,
Vuet Nature que les fils saillent[10]
Por recontinuer ceste ovre,
Si que par l'ung l'autre recovre.
Por ce i mist Nature délit,
Por ce vuet que l'en s'i délit,
Que cil ovrier ne s'en foïssent,
Et que ceste ovre ne haïssent;
Car maint n'i trairoient jà trait,
Se n'iert délit qui les atrait.
Ainsinc Nature i soutiva:
Sachiés que nul a droit n'i va,
Ne n'a pas entencion droite,
Qui sans plus délit y convoite;
Car cil qui va délit querant,
Sés-tu qu'il se fait? il se rent
Comme sers et chétis et nices,
Au prince de tretous les vices;
Car c'est de tous maus la racine,
Si cum Tulles le détermine
Où livre qu'il fist de Viellesce,
Qu'il loe et vant plus que Jonesce.
Car Jonesce boute homme et fame
En tous péris de cors et d'ame.
Et trop est fort chose à passer
Sans mort, ou sans membre casser,
Je sais bien, sans le deviner, 4655
L'être divin continuer.
Voilà le but que doit poursuivre
Tout homme à qui femme se livre:
Il faut que par succession
S'opère génération;
Chacun, car tout est corrompable,
Doit se garder en son semblable;
Car puisque meurent les parents,
Nature veut que les enfants
S'aiment et l'oeuvre continuent[10b],
L'un par l'autre se perpétuent.
Aussi Nature y mit plaisir,
Pour que séduits par le désir
Les amants entre eux ne se fuissent
Et l'oeuvre d'Amour ne haïssent,
Car plus d'un la négligerait
Si le plaisir ne l'attirait.
Ainsi le décida Nature.
Sachez qu'en amour la droiture
Cherche plus noble intention
Que charnelle séduction;
N'y voir que telle jouissance,
C'est se rendre sans répugnance,
Comme un sot, comme un lâche, au roi
De tretous les vices! Crois-moi,
De tous nos maux c'est la racine,
Comme Tulle le détermine;
La vieillesse pour lui vaut mieux
Que la jeunesse et tous ses feux;
Car Jeunesse pousse homme et femme
En tous périls de corps et d'âme.
C'est chose trop dure à passer
Sans mourir ou membre casser,
Ou sans faire honte ou damage, 4675
Ou à soi, ou à son linage.
Par Jonesce s'en va li hons
En toutes dissolucions,
Et siut les males compaignies,
Et les désordenées vies,
Et muë son propos sovent,
Ou se rent en aucun covent[11],
Qu'il ne scet garder la franchise[12]
Que Nature avoit en li mise,
Et cuide prendre où ciel la gruë,
Quant il se met ilec en muë;
Et remaint tant qu'il soit profès;
Ou s'il resent trop grief li fès,
Si s'en repent et puis s'en ist,
Ou sa vie espoir i fenist,
Qu'il ne s'en ose revenir
Por Honte qui l'i fait tenir,
Et contre son cuer i demore;
Là vit à grant mesese et plore
La franchise qu'il a perduë,
Qui ne li puet estre renduë,
Se n'est que Diex grace li face,
Qui sa mesese li efface,
Et le tiengne en obédience
Par la vertu de pacience.
Jonesce met homme ès folies,
Ès boules et ès ribaudies,
Ès luxures et ès outrages,
Ès mutacions de corages,
Et fait commencier tex mellées
Qui puis sont envis desmellées:
En tex péris les met Jonesce,
Qui les cuers à Délit adresce.
Sans faire honte ou grand dommage 4689
A soi-même, à tout son lignage.
Par Jeunesse et ses passions,
En toutes dissolutions,
En méprisable compagnie
L'homme s'égare et male vie,
Et ses projets change souvent,
Ou se rend en quelque couvent[11b],
Ne sachant garder la franchise[12b]
Que Nature avait en lui mise,
Et se figure, une fois là,
Que la grue au ciel il prendra,
Et des voeux un beau jour se lie.
Ou bien, si sous le faix il plie,
Il s'en repent et veut sortir,
Ou s'il n'ose s'en revenir,
Si la honte l'y tient encore,
Malgré son coeur qui le déplore,
Il restera pour y mourir,
Ou vivant pleurer et gémir
Dessus sa franchise perdue
Qui ne lui peut être rendue,
En pitié si Dieu ne le prend
Et pour apaiser son tourment,
Ne le tient en obédience
Par la vertu de patience.
Jeunesse pousse jeunes gens
Aux danses, aux déportements,
A tous excès, à la luxure,
Lâchetés de toute nature,
Et tels combats livre en vos coeurs
Qu'à grand'peine ils restent vainqueurs.
Voilà les périls où Jeunesse
Met ceux qu'à Plaisir elle adresse.
Ainsinc Délit enlace et maine 4709
Les cors et la pensée humaine
Par Jonesce sa chamberiere,
Qui de mal faire est coustumiere,
Et des gens à délit atraire;
Jà ne querroit autre ovre faire.
Mais Viellesce les en rechasce[13],
Qui ce ne scet, si le resache,
Ou le demant as anciens
Que Jonesce ot en ses liens,
Qu'il lor remembre encore assés
Des grans péris qu'il ont passés,
Et des folies qu'il ont faites,
Dont les forces lor a sostraites,
Avec les foles volentés
Dont il seulent estre tentés.
Viellesce qui les accompaigne,
Qui moult lor est bonne compaigne,
Et les ramaine à droite voie,
Et jusqu'en la fin les convoie;
Mès mal emploie son servise,
Que nus ne l'aime ne ne prise,
Au mains jusqu'à ce tant en soi
Qu'il la vousist avoir o soi:
Car nus ne vuet viex devenir,
Ne jones sa vie fenir;
Si s'esbahissent et merveillent,
Quant en lor remembrance veillent,
Et des folies lor sovient,
Si cum sovenir lor convient,
Comment il firent tel besongne
Sans recevoir honte et vergongne;
Ou, se honte et damage i orent,
Comment encor eschaper porent