C'est la soif qui toujours est ivre, 4557
Ivresse qui de soif s'enivre,
Tristesse gaie, amer bonheur;
Amour, c'est liesse en fureur,
Doux mal, douceur malicieuse,
Douce saveur mal savoureuse;
Un adorable et saint péché,
De péché saint acte entaché;
C'est une peine délectable,
C'est férocité pitoyable[6b],
C'est le jeu toujours inconstant,
État trop stable et trop mouvant,
Pusillanimité virile;
C'est une force trop débile
Contre qui pourtant nul effort
N'a triomphé, tant fût-il fort;
C'est fol sens et sage folie,
Prospérité triste et jolie;
C'est un enfer moult doucereux,
C'est un paradis douloureux,
Oeil souriant qui toujours pleure,
Repos travaillant à toute heure,
Au prisonnier douce prison,
Printemps glaciale saison,
Avare qui rien ne refuse.
Amour la pourpre et la bure use,
Car aussi bien naissent amours
Sous la bure et sous le velours[7b];
Car nul homme ici-bas si sage,
Si grand, de si puissant lignage,
Ni de force tant éprouvé,
Ni si hardi n'a-t-on trouvé,
De telle valeur ni science,
Qu'Amour ne tienne en sa puissance.
Se ne sunt cil de male vie 4579
Que Genius escommenie,
Por ce qu'il font tort à Nature[8]:
Ne por ce, se ge n'ai d'aus cure,
Ne voil-ge pas que les gens aiment
De cele amor dont il se claiment
En la fin las, chétis, dolant,
Tant les va Amors afolant.
Mès se tu viaus bien eschever
Qu'Amors ne te puisse grever,
Et veus garir de ceste rage,
Ne pués boivre si bon bevrage
Comme penser de li foïr,
Tu n'en pués autrement joïr.
Se tu le sius, il te sivra,
Se tu le fuis, il te fuira.
L'Amant.
Quant j'oi Raison bien entenduë,
Qui por noient s'est débatuë,
Dame, fis-ge, de ce me vant,
Ge n'en sai pas plus que devant
A ce que m'en puisse retraire.
En ma leçon a tant contraire,
Que ge n'en sai noient aprendre,
Si la sai ge bien par cuer rendre,
C'onc mes cuers riens n'en oblia,
Voire entendre quanqu'il i a,
Por lire tout communément,
Ne mès à moi tant solement;
Mès puis qu'Amors m'avés descrite,
Et tant blasmée et tant despite,
Tous suivent le même chemin, 4591
Ce Dieu les tient tous sous sa main.
J'excepte gens de male vie
Que Génius excommunie
Puisque tort à Nature ils font[8b]
J'ai pour eux un dégoût profond;
Aussi je veux que tous méprisent
Ce vil amour dont ils se disent
Usés, malheureux, un beau jour,
Tant les dégrade cet amour.
Or si tu veux bien dans la suite
D'Amour éviter la poursuite
Et de cette rage guérir,
N'hésite pas, songe à le fuir.
A ton mal pour venir en aide
Je ne connais d'autre remède;
Si tu le suis, il te suivra,
Si tu le fuis, il te fuira.
L'Amant.
Quand j'ouïs Raison l'entendue
Qui s'est en vain bien débattue:
Dame, lui dis-je, assurément
Je ne sais pas plus que devant
A mon mal comment me soustraire.
En la leçon tout est contraire,
Et rien certe elle ne m'apprit.
Je sais par coeur ce qu'avez dit,
Tant mon âme était empressée
De bien saisir votre pensée,
Pour y puiser complètement
Votre sage commandement.
Mais Amour que de tant de blâme,
De mépris vous poursuivez, dame,
Prier vous voil dou defenir, 4609
Si qu'il m'en puist miex sovenir,
Car ne l'oï defenir onques.
Raison.
Volentiers: or i entens donques.
Amors, se bien suis apensée,
C'est maladie de pensée
Entre deus personnes annexes
Franches entr'eus, de divers sexes,
Venans as gens par ardor née
De vision désordenée,
Por eus acoler et baisier,
Et por eus charnelment aisier.
Amors autre chose n'atant,
Ains s'art et se délite en tant.
De fruit avoir ne fait-il force,
En déliter sans plus s'efforce;
Si sunt aucun de tel maniere,
Qui cest amor n'ont mie chiere,
Toutevois fin amant se faignent,
Mès par Amors amer ne daignent,
Et se gabent ainsinc des Dames,
Et lor prometent cors et ames,
Et jurent mençonges et fables
A ceus qu'il truevent décevables,
Tant qu'il ont lor délit éu;
Mais cil sunt li mains décéu:
Car ades vient-il miex, biau mestre,
Décevoir, que décéus estre[9].
De l'autre Amor dirai la cure
Selonc la devine Escripture;
Méismement en ceste guerre
Où nus ne scet le moien querre;
Veuillez au moins le définir 4623
Pour qu'il m'en puisse souvenir,
Car ne l'ouïs définir oncques.
Raison.
Volontiers; or écoute doncques.
Entre deux êtres s'attirant,
Libres, de sexe différent,
Amour, si je suis bien sensée,
Est un grand mal de la pensée
Qui leur vient d'une folle ardeur.
Ils n'ont plus qu'un désir au coeur,
Baiser, caresse mutuelle,
Jouissance, en un mot, charnelle.
Amour n'a point d'autre désir,
Mais brûle et cherche le plaisir;
Procréer n'est point son attente,
Seule la volupté le tente.
Pourtant j'en connais en retour
Qui n'aiment pas de cet amour,
Et pourtant fins amants se feignent,
Mais par amour aimer ne daignent,
Et vont des dames se moquant,
Corps et âme leur promettant,
Et jurent mensonges et fables
Aux coeurs qu'ils trouvent décevables,
Tant qu'enfin soient comblés leurs voeux.
En amour ce sont les heureux;
Oui, car toujours mieux vaut-il être
Trompeur que trompé, mon beau maître[9b].
L'autre amour dirai maintenant
La sainte Écriture suivant.
Malgré que nul en cette guerre
Mon amour ne recherche guère,