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Ceste voil-ge bien que tu sives, 5007
Et voil que l'autre amor eschives;
Ceste à toute vertu s'amort,
Mais l'autre met les gens à mort.
D'une autre amor te vuel retraire
Qui est à bonne amor contraire,
Et forment refait à blasmer;
C'est fainte volenté d'amer
En cuer malades du meshaing
De convoitise de gaaing.
Ceste amor est en tel balance,
Si-tost cum el pert l'esperance
Du proufit qu'ele vuet ataindre,
Faillir li convient et estaindre;
Car ne puet bien estre amoreus
Cuer qui n'aime les gens por eus;
Ains se faint et les vet flatant
Por le proufit qu'il en atent.
C'est l'amor qui vient de fortune,
Qui s'esclipse comme la lune
Que la terre obnuble et enumbre,
Quant la lune chiet en son umbre;
S'a tant de sa clarté perduë,
Cum du soleil pert la véuë;
Et quant ele a l'umbre passée,
Si revient toute enluminée
Des rais que li soleil li monstre,
Qui d'autre part reluist encontre.
Ceste amor est d'autel nature,
Car or est clere, or, est oscure;
Si-tost cum povreté l'afuble
De son hideus mantel onuble,

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Cet amour qu'ici je t'expose 5021
A ma sentence rien n'oppose.
Tel est l'amour que tu suivras
Tandis que l'autre éviteras;
Car l'un à la vertu nous guide,
L'autre vers une mort rapide.
Voici maintenant à son tour,
Encontre ce parfait amour,
Un amour honteux et blâmable.
C'est la fausseté méprisable
Des coeurs dont l'unique tourment
Est d'amasser incessamment.
Cet amour est de telle essence,
Que sitôt qu'il perd l'espérance
Du profit qui le caressait,
Il s'évanouit tout à fait.
Seul le véritable ami n'aime
L'objet aimé que pour lui-même,
Jamais ne feint, ne va flattant
Pour le profit qu'il en attend.
C'est l'amour vil de la fortune
Qui s'éclipse comme la lune;
Quand celle-ci l'ombre franchit
De la terre, elle s'obscurcit,
Car sa clarté toute est perdue
Du soleil en perdant la vue;
Et lorsque l'ombre elle a passé,
Son front reparaît embrasé
Des rais que le soleil lui montre,
Qui d'autre part reluit encontre.
Cet amour, comme elle, est changeant,
Tantôt obscur, tantôt ardent.
Sitôt que Pauvreté l'habille
De sa hideuse souquenille,

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Qu'el ne voit mès richesce luire, 5039
Oscurir la convient et fuire;
Et quant richesces li reluisent,
Toute clere la reconduisent;
Qu'el faut quant les richesces faillent,
Et saut sitost cum el resaillent.
De l'Amor que ge ci te nomme
Sunt amé tretuit li riche homme,
Especiaument li aver
Qui ne vuelent lor cuer laver
De la grant ardure et du vice
A la covoiteuse Avarice.
S'est plus cornars c'uns cers ramés
Riches homs qui cuide estre amés.
N'est-ce mie grant cosnardie?
Il est certain qu'il n'aime mie.
Et comment cuide-il que l'en l'aime,
S'il en ce por fol ne se claime?
En ce cas n'est-il mie sages
Ne qu'els est uns biaus cers ramages[16]:
Por Diex cil doit estre amiables
Qui desire amis véritables:
Qu'il n'aime pas, prover le puis,
Quant il a sa richesce; puis
Que ses amis povres esgarde,
Et devant eus la tient et garde,
Et tous jors garder la propose,
Tant que la bouche li soit close,
Et que male mort l'acravant;
Car il se lesseroit avant
Le cors par membres departir,
Qu'il la soffrit de soi partir;
Si que point ne lor en départ.
Donc n'a ci point Amors de part,

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Dès que Richesse plus ne luit, 5055
Soudain il s'éclipse et s'enfuit;
Mais dès que richesses reluisent
Tout radieux le reconduisent;
Avec elles il disparaît,
Comme avec elles il renaît.
De cet amour que je te nomme,
Quand il est riche, est aimé l'homme,
Et l'avare en particulier
Qui ne veut se purifier
De cet âpre et malheureux vice,
De l'insatiable avarice.
Cornard est plus qu'un cerf ramé
L'avare qui se croit aimé.
N'est-ce pas la sottise même?
Lui qui certes personne n'aime,
Comment peut-il se croire aimé,
A moins d'être un fol consommé?
Le cerf à la vaste ramure[16b]
Est plus sage de sa nature.
Pour Dieu, doit les autres chérir
Qui veut amis vrais acquérir:
Or l'avare, j'en ai la preuve,
N'aime pas. Non, puisque s'il treuve
Ses amis pauvres, malheureux,
Son or il garde devant eux,
Toujours le garder se propose,
Tant que la bouche lui soit close,
Et l'ait fauché la male mort.
Car mieux aimerait-il encor
Se voir dépecer pièce à pièce
Que de voir partir sa richesse,
Si bien que rien il n'en départ.
Amour n'y a la moindre part;

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Car comment seroit amitié 5073
En cuer qui n'a point de pitié?
Certains en rest quant il ce fait,
Car chascun scet son propre fait.
Certes moult doit estre blasmé
Homs qui n'aime, ne n'est amé.
Et puis qu'à Fortune venons,
Et de s'amor sermon tenons,
Dire t'en voil fiere merveille,
N'onc, ce croi, n'oïs sa pareille.
Ne sai se tu le porras croire,
Toutevoies est chose voire;
Et si la trueve-l'en escripte,
Que miex vaut assés et profite
Fortune perverse et contraire,
Que la mole et la debonnaire;
Et se ce te semble doutable,
C'est bien par argument provable,
Que la debonnaire et la mole
Lor ment, et les boule et afole,
Et les aleite comme mere
Qui ne semble pas estre amere.
Semblant lor fait d'estre loiaus,
Quant lor départ de ses joiaus,
Comme d'onors et de richesces,
De dignetés et de hautesces,
Et lor promet estableté
En estat de muableté,
Et tous les pest de gloire vaine
En la benéurté mundaine.
Quant sus sa roë les fait estre,
Lors cuident estre si grant mestre,
Et lor estat si fers véoir,
Qu'ils n'en puissent jamès chéoir;