[p.53]

Car quel amour serait durable 5089
Dedans un coeur impitoyable?
Notez qu'il sait bien ce qu'il fait,
Tout le monde connaît son fait.
Moult doit être blâmé qui n'aime
Ni partant n'est aimé lui-même!
Et puisqu'à Fortune venons
Et de son amour discourons,
Je t'en dirai fière merveille
Dont jamais n'ouïs la pareille.
Me croiras-tu? Je ne le sai;
Pourtant rien ne dis que de vrai,
Et j'ai vu cette chose écrite:
Que la Fortune mieux profite
Lorsque perverse vous poursuit
Que lorsque douce vous sourit.
Et si ce te semble doutable,
C'est bien par arguments prouvable,
Que fortune qui vous sourit
Vous ment, vous grève et vous séduit,
Et vous allaite comme mère
Qui ne semble pas être amère,
D'être loyale fait semblant,
De ses faveurs vous va comblant,
Comme d'honneurs et de richesses,
De dignités et de hautesses,
Et vous promet stabilité
Où n'est rien que fragilité,
Et tous vous paît de gloire vaine
En la félicité mondaine.
Pour votre état vous faire voir
Si ferme qu'on n'en puisse choir,
Dessus sa roue elle vous lance
Éblouis de tant de puissance;

[p.54]

Et quant en tel point les a mis. 5107
Croire lor fait qu'il ont d'amis
Tant qu'il ne les sevent nombrer,
N'il ne s'en puéent descombrer,
Qu'il n'aillent entor eus et viengnent,
Et que por seignors ne les tiengnent,
Et lor prometent lor servises
Jusqu'au despendre lor chemises:
Voire jusques au sanc espendre
Por eus garentir et défendre,
Prez d'obéir et d'eus ensivre
A tous les jors qu'il ont à vivre:
Et cil qui tiez paroles oient
S'en glorefient, et les croient
Ausinc cum ce fust Évangile;
Et tout est flaterie et guile,
Si cum cil après le sauroient,
Se tous lor biens perdus avoient,
Qu'il n'eussent où recovrer,
Lors verroient amis ovrer:
Car de cent amis aparens,
Soient compaignons, ou parens,
S'uns lor en pooit demorer,
Diex en devroient aorer.
Ceste fortune que j'ai dite,
Quant avec les hommes habite,
Ele troble lor congnoissance,
Et les norrist en ignorance.
Mès la contraire et la perverse,
Quant de lor grant estat les verse,
Et les tumbe autor de sa roë,
Du sommet envers en la boë,
Et leur assiet, comme marastre,
Au cuer un dolereux emplastre

[p.55]

Et quand en tel point vous a mis, 5123
Elle vous donne tant d'amis
Qu'on n'en pourrait savoir le nombre;
S'attachant à vous comme une ombre,
On ne peut s'en débarrasser:
Tout autour de vous sans cesser
Ils sont là qui vont et qui viennent,
Pour leur maître et seigneur vous tiennent,
De leurs promesses vous comblant
Et jusqu'à leur chemise offrant.
Ils voudraient tout leur sang répandre
Pour vous protéger et défendre,
Prêts à partager votre sort,
A vous suivre jusqu'à la mort.
Ceux à qui ces discours s'envoient,
S'enorgueillissent et les croient
Comme mots d'Évangile. Hélas!
Ce sont caresses de Judas,
Comme ils le sauraient par la suite
Si leur richesse était détruite
Sans aucun espoir de retour.
On connaît ses amis ce jour!
Car d'amis toute cette foule,
Compagnons et parents, s'écoule,
Et si peut un seul demeurer
Combien Dieu doit-on adorer!
Cette fortune que j'ai dite,
Quand avec les hommes habite,
Elle égare tout leur esprit
Et d'ignorance les nourrit.
Par contre la fortune adverse,
Quand de leur grand état les verse
Dedans la boue en un seul jour,
Du fatal cercle en un seul tour,

[p.56]

Destrempé, non pas de vin aigre, 5141
Mais de povreté lasse et maigre:
Ceste monstre qu'ele est veroie
Et que nus fier ne se doie
En la benéurte fortune,
Qu'il n'i a séurté nesune.
Ceste fait congnoistre et savoir,
Dès qu'il ont perdu lor avoir,
De quel amor cil les amoient
Qui lor amis devant estoient:
Car ceus que benéurté donne,
Maléurté si les estonne,
Qu'il deviennent tuit anemi,
N'il n'en remaint ung, ne demi;
Ains les fuient et les renoient
Si tost comme povres les voient.
N'encor pas à tant ne s'en tiennent,
Mais par tous les leus où il viennent,
Blasmant les vont et diffamant,
Et fox maléureus clamant:
Neiz cil à qui plus de bien firent,
Quant en lor grant estat se virent,
Vont tesmoignant à vois jolie
Qu'il lor pert bien de lor folie,
N'en truevent nus qui les secorent;
Mais li vrai ami lor demorent,
Qui les cuers ont de tex noblesces,
Qu'il n'aiment pas por les richesces,
Ne por nul preu qu'il en atendent;
Cil les secorent et deffendent:
Car Fortune en eus rien n'a mis:
Tous jors aime qui est amis[17].
Qui sus amis treroit s'espée,
N'auroit-il pas l'amor copée?

[p.57]

Et leur pose comme marâtre 5157
Au coeur un douloureux emplâtre,
Non de vin aigre détrempé,
Mais d'âpre et maigre pauvreté.
Elle leur montre, alors sincère,
Que nul ne doit sur cette terre
Compter sur la prospérité
En qui n'est de sécurité.
Quand un riche voit disparaître,
Ses biens, elle lui fait connaître
De quel amour aimaient jadis
Cette multitude d'amis;
Car ceux que prospérité donne,
L'adversité tant les étonne,
Que chacun devient ennemi,
Un seul ne reste, ni demi;
Chacun s'enfuit et le renie
Dès que le malheur l'humilie.
Et s'ils s'en tenaient à cela?
Mais en tous lieux, de ci, de là,
Ils vont semant la calomnie
Blâmant son insigne folie;
Et de sa libéralité
Ceux qui le plus ont profité
Vont témoignant à voix jolie
Que bien paraît lors sa folie,
La main personne ne lui tend.
Seuls les vrais amis cependant
Restent, coeurs de telle noblesse,
Qu'ils n'aiment pas pour la richesse,
Ni pour profit en acquérir.
Ceux-là viennent le secourir,
Toujours leur coeur reste le même,
Car un ami vrai toujours aime[17b].