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Fors en deus cas que ge voil dire, 5175
L'en le pert par orguel, par ire,
Par reproiche, par reveler
Les segrés qui font à celer;
Et par la plaie dolereuse
De détraccion venimeuse.
Amis en ces cas s'enfuiroit,
Nul autre chose n'i nuiroit;
Mès tiex amis moult bien se pruevent,
S'il entre mil ung seul en truevent:
Et por ce que nule richesce
A valor d'ami ne s'adresce,
N'el ne porroit si haut ataindre,
Que valor d'ami ne fust graindre,
Qu'adès vaut miex amis en voie,
Que ne font deniers en corroie[18];
Et Fortune la meschéans,
Quant sus les hommes est chéans,
Si lor fait par son meschéoir
Tretout si clerement véoir,
Que lor fait lor amis trover,
Et par experiment prover
Qu'il valent miex que nul avoir
Qu'il poïssent où monde avoir;
Dont lor profite aversités
Plus que ne fait prospérités;
Que par ceste ont-il ignorance
Et par aversité science.
Et li povres qui par tel prueve
Les fins amis des faus esprueve,

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Contre un ami le fer tirer 5191
N'est-ce pas l'amour déchirer?
Fors en deux cas que je vais dire:
On le peut par l'orgueil détruire,
Par la colère, ou révéler
Les secrets qu'on devrait celer,
Puis par blessure douloureuse
De détraction venimeuse.
En ces cas l'ami s'enfuirait,
Nulle autre chose n'y nuirait.
Mais l'ami vrai trop bien se prouve
Si dans un mille un seul on trouve.
Qu'il monte aussi haut qu'il voudra,
Nul un ami vrai n'atteindra;
Car il n'est ci-bas de richesse
Qui d'ami vaille la tendresse.
Il est un proverbe bien vieux
Qui dit: Un ami sûr vaut mieux
Sur le chemin pour compagnie
Qu'une ceinture bien garnie[18b].
Si la Fortune aux jours mauvais
Vient le riche éprouver jamais,
Par le malheur elle l'éclaire
Et lui montre de façon claire
Comment les vrais amis trouver,
Et lui vient en ce jour prouver
Combien auprès d'eux était vaine
Toute la richesse mondaine.
Donc lui profite adversité
Plus que ne fait prospérité;
L'une le laisse en ignorance,
L'autre lui donne la science.
Et lorsque pauvre il peut ainsi
Trier le vrai du faux ami,

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Et les congnoist et les devise, 5205
Quant il iert riches à devise,
Que tuit à tous jors li offroient
Cuers et cors et quanqu'il avoient,
Que vosist-il acheter lores
Qu'il en séust ce qu'il set ores?
Mains éust esté décéus,
S'il s'en fust lors apparcéus;
Dont li fait greignor avantage,
Puis que d'ung fol a fait ung sage
La meschéance qu'il reçoit,
Que richesce qui le déçoit.
Si ne fait pas richesce riche
Celi qui en tresor la fiche:
Car sofisance solement
Fait homme vivre richement:
Car tex n'a pas vaillant deus miches,
Qui est plus aése et plus riches
Que tex à cent muis de froment.
Si te puis bien dire comment,
Qu'il en est, espoir, marchéans,
Si est ses cuers si meschéans,
Qu'il s'en est souciés assés,
Ains que cis tas fust amassés;
Ne ne cesse de soucier
D'acroistre et de monteplier,
Ne jamès assés n'en aura,
Jà tant acquerre ne sçaura.
Mès li autre qui ne se fie,
Ne mès qu'il ait au jor la vie,
Et li soffit ce qu'il gaaingne,
Quant il se vit de sa gaaingne,
Ne ne cuide que riens li faille,
Tout n'ait-il vaillant une maille,

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Alors il connaît la bassesse 5225
Des courtisans de sa richesse
Qui tretous à l'envi s'offraient
Corps et âme et ce qu'ils avaient.
Qu'eût-il payé, que vous en pense,
Cette cruelle expérience?
Il eût été bien moins déçu
S'il s'en fût alors aperçu;
Donc lui fait plus grand avantage
Puisque d'un fol a fait un sage,
Ce coup, si terrible qu'il soit,
Que Richesse qui le déçoit.
Or Richesse n'enrichit guère
En trésor celui qui l'enserre,
Car suffisance seulement
Fait l'homme vivre richement,
Et tels n'ont pas vaillant deux miches
Qui sont plus à l'aise et plus riches
Que tels à cent muids de froment.
Je vais te dépeindre comment,
Par exemple, les marchands vivent.
Combien d'ennuis, hélas! poursuivent
Leur coeur avide, intéressé,
Tant qu'ils n'ont cet or amassé:
Les soucis incessants, la rage
D'avoir, d'entasser davantage,
Car jamais assez ils n'auront,
Jamais assez n'entasseront.
Mais celui qui n'a d'autre envie
Qu'au jour le jour gagner sa vie,
De ce qu'il gagne se suffit,
Et qui de son travail seul vit
Sans songer qu'il est dans la gêne,
Est heureux, n'eût-il qu'une graine,

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Mès bien voit qu'il gaaingnera 5239
Por mangier quant mestiers sera;
Et por recovrer chaucéure,
Et convenable vestéure;
Ou s'il avient qu'il soit malades,
Et truist toutes viandes fades,
Si se porpense-il toute voie,
Por soi getier de male voie,
Et por issir hors de dangier,
Qu'il n'aura mestier de mangier;
Ou que de petit de vitaille
Se passera, comment qu'il aille,
Ou iert à l'Ostel-Dieu portés,
Là sera moult réconfortés,
Ou espoir il ne pense point
Qu'il jà puist venir en ce point;
Ou s'il croit que ce li aviengne,
Pense-il ains que li maus li tiengne,
Que tout à tens espargnera
Por soi chevir quant là sera;
Ou se d'espargnier ne li chaut,
Ains viengnent li froit et li chaut,
Ou la fain qui morir le face,
Pense-il, espoir, et s'i solace,
Que quant plus tost definera,
Plus tost en paradis ira;
Qu'il croit que Diex le li présent,
Quant il lerra l'essil présent.
Pythagoras redit néis[19],
Se tu son livre onques véis
Que l'en apelle Vers dorés,
Por les diz du livre honorés:
Quant tu du cors départiras,
Tous frans où saint ciel t'en iras,