XLI
Comment cet empereur Néron,6743
Craignant son peuple avec raison,
Devant deux esclaves se tue
En son jardin, l'âme éperdue.
Lors il courut pour se cacher
Avec deux serfs en un verger,
Car déjà la foule en délire
Partout le cherchait pour l'occire,
Et s'écriait: Néron, Néron,
Où donc, où trouver ce félon?
Et lui, qui les entendait braire,
Mais qui ne savait comment faire,
Tant fut d'épouvante envahi
Que de soi-même fut haï.
Lors Néron, en sa méchéance
Ayant perdu toute espérance,
Pria ses serfs de le férir
Ou bien de l'aider à mourir.
Il s'occit; mais avant, requête
Leur fit de lui couper la tête,
Pour ne pas être reconnu
Après, si son corps était vu,
Et ce corps de réduire en cendre
Dès qu'ils pourraient et sans atendre.
On lit aux livres anciens
Dits des douze Césariens,
Où l'on trouve sa mort écrite,
Comme l'a Suétone décrite[41b],
Qui du Christ la religion
Traite d'absurde fiction
Et mal faisant, ainsinc la nomme, 6741
(Vez ci mot de desloial homme);
Que en Neron fu definie
Des Cesariens la lignie.
Cis par ses faits tant porchaça,
Que tout son linage effaça.
Neporquant fu-il coustumiers
De biens faire ès cinc ans premiers;
Onc si bien ne governa terre
Nus princes que l'en séust querre,
Tant sembla vaillans et piteus
Li desloiaus, li despiteus;
Et dist en audience à Romme,
Quant il, por condampner un homme,
Fu requis de la mort escrire,
Ne n'ot pas honte de ce dire,
Qu'il vosist miex non savoir letre,
Que sa main por escrire i metre.
Si tint, ce vuet li livres dire
Entor dix et sept ans l'empire[42],
Et trente-deux dura sa vie;
Mès ses orguex, sa felonie,
Si forment l'orent envaï,
Que de si haut si bas chaï,
Cum tu m'as oï raconter:
Tant l'ot fait Fortune monter,
Que tant le fist après descendre,
Cum tu pués oïr et entendre.
N'onc ne la pot tenir Cresus[43],
Qu'el n'el' tornast et jus et sus,
Qui refu roi de toute Lyde,
Puis li mist-l'en où col la bride,
Et fu por ardre au feu livrés,
Quant par pluie fu délivrés,
Et malfaisante, ainsi la nomme 6773
(Voici mot de déloyal homme),
Que s'éteignit avec Néron
Des Césariens la maison.
Ainsi tant de mal fit ce traître
Qu'il fit sa race disparaître.
Pourtant de son règne au début,
Pendant cinq ans, bon prince il fut;
De monarques on ne vit guère
Aussi bien gouverner leur terre,
Tant paraissait vaillant et bon
Ce déloyal et ce félon.
Il dit en audience à Rome,
Lorsque pour condamner un homme
Fut requis de signer l'arrêt,
Que certes il préférerait,
Et n'eût pas honte de le dire,
Que sa main ne sût pas écrire.
L'histoire dit que trop longtemps
Il tint l'empire dix-sept ans[42b]
Et trente-deux dura sa vie.
Mais son orgueil, sa félonie,
L'avaient tellement corrompu,
Que de si haut si bas est chu,
Ainsi que tu viens de l'entendre;
Et c'est pour le faire descendre
D'un coup si bas, qu'à mon avis
L'avait si haut Fortune mis.
Crésus non plus, roi de Lydie[43b],
Ne put la Fortune ennemie
Retenir; elle le versa
Et la corde au cou lui passa;
Sur le bûcher il était même,
Quand soudain, à l'heure suprême,
Qui le grant feu fist tout estaindre: 6775
N'onques nus n'osa là remaindre,
Tuit s'enfoïrent por la pluie;
Cresus se mist tantost en fuie,
Quant il se vit seul en la place
Sans encombrement et sans chace.
Puis refu sires de sa terre,
Et puis revint novele guerre,
Puis refu pris, et puis pendus,
Quant li songes li fu rendus
Des deus Diex qui li aparoient,
Qui sus l'arbre en haut le servoient.
Jupiter, ce dist, le lavoit,
Et Phebus la toaille avoit,
Et se penoit de l'essuier.
Mal se volt où songe appuier,
Dont si grant fiance acueilli,
Que comme fox s'en orgueilli;
Bien li dist Phanie sa fille,
Qui tant estoit saige et soutille,
Que savoit les songes espondre,
Et sans flater li volt respondre.
XLII