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Comment Phanie dist au roy
Son pere, que par son desroy
Il seroit au gibet pendu,
Et l'a par son songe entendu.
Biau pere, dit la damoisele,
Ci a dolereuse novele:
Vostre orguel ne vaut une coque,
Sachiés que Fortune vous moque.
L'eau du ciel éteignit le feu 6807
Et le sauva. Car de ce lieu
Effrayés tous prirent la fuite
Et Crésus s'éloigna bien vite,
Quand seul en la place il se vit,
Sans que nul ne le poursuivît;
Puis fut encor roi dans sa terre,
Et puis subit nouvelle guerre,
Et puis fut repris et pendu
Quand lui fut le songe apparu.
Deux Dieux il vit au haut d'un hêtre
Qui le servaient comme leur maître.
Jupiter, dit-il, le lavait,
Et Phoebus la toile tenait
Pour essuyer son corps auguste.
Pour son malheur il trouva juste
Ce songe, confiance en prit,
Et comme un fol s'enorgueillit.
Cependant sa fille Phanie
Qui sage était, de grand génie
Pour les songes interpréter,
Lui dévoila sans le flatter.
XLII
Cy dit à son père Phanie
Que pour son orgueilleuse vie
Il serait au gibet pendu;
Tel doit le songe être entendu.
Beau père, dit la damoiselle,
J'y vois douloureuse nouvelle:
Tout votre orgueil ne vaut deux clous;
Fortune se moque de vous.
Par ce songe poés entendre 6805
Qu'el vous vuet faire au gibet pendre;
Et quant serés pendus au vent,
Sans coverture et sans auvent,
Sus vous plovra, biaus sires rois,
Et li biaus solaus de ses rais
Vous essuera cors et face.
Fortune à ceste fin vous chace,
Qui tolt et donne les honors,
Et fait sovent des grans menors,
Et des menors refait greignors,
Et seignorir sus les seignors.
Que vous iroie-ge flatant?
Fortune au gibet vous atent,
Et quant au gibet vous tendra
La hart où col, el reprendra
La bele corone dorée
Dont vostre teste est coronée;
S'en iert uns autres coronés
De qui garde ne vous prenés.
Et por ce que je vous espoigne
Plus apertement la besoigne,
Jupiter qui l'iaue vous donne,
Ce est li airs qui pluet et tonne;
Et Phebus qui tient la toaille,
C'est le solel sans nule faille:
L'arbre par le gibet vous glose;
Je n'i puis entendre autre chose.
Passer vous convient ceste planche,
Fortune ainsinc le pueple vanche
Des bobans que vous demenés,
Cum orguilleus et forsenés.
Si destruit-ele maint prodomme,
Qu'el ne prise pas une pomme
Car par ce songe il faut entendre 6837
Qu'elle vous veut au gibet pendre;
Et quand serez bercé du vent
Sans couverture et sans auvent,
Lors sur vous tombera la pluie,
Pour que le soleil vous essuie
Corps et face de ses rayons.
Ainsi donc Fortune craignons
Qui donne et ravit la richesse,
Et bien souvent les grands abaisse,
Pour élever l'humble aux honneurs
Et faire esclaves les seigneurs.
Que servirait la flatterie?
Fortune au gibet vous épie,
Et quand au gibet vous tiendra
La hart au col, elle prendra
La belle couronne dorée
Dont votre tête est couronnée,
A quelqu'un pour en faire don
De qui vous n'avez nul soupçon.
Écoutez que je vous expose
Céans plus clairement la chose:
Le premier des dieux, Jupiter
Qui tonne et verse l'eau, c'est l'air,
Et Phoebus qui porte la toile
A nos yeux le soleil dévoile;
Quant à l'arbre, c'est le gibet.
Rien plus je n'y vois en effet,
La planche il faut passer, mon père.
Fortune ainsi venge la terre
De cette folle vanité
Dont vous êtes si transporté.
Ainsi Fortune maint prudhomme
Renverse et ne prise une pomme