Autrement ne les nomme-t-elle? 7269
Dites-moi si je mens, ma belle.
Raison à sourire se prit
Alors, et souriant me dit:
Raison.
A bon droit, bel ami, j'appelle,
Sans mériter nulle querelle,
Franchement, de son propre nom,
Chose où rien n'est qui ne soit bon.
De nulle chose je n'ai honte
Si telle n'est qu'à péché monte.
Voire du mal assurément
Puis-je bien parler proprement;
Mais ne voudrais pour rien au monde
Nul péché faire ou chose immonde.
Jamais de mes jours ne péchai,
Et céans ne fais point péché
Quand je nomme sans mettre gloses,
Et par leur nom, les nobles choses
Que Dieu mon père en paradis,
De ses propres mains, fit jadis
Pour soutenir nature humaine,
Qui deviendrait et faible et vaine
Sans ces précieux instruments,
Ses piliers et ses arguments.
Car Dieu, qui certes rien ne souille,
Mit volontiers en vit et couille
Force de génération
Par merveilleuse intention,
Pour l'espèce avoir toujours vive
Par rénovation native.
Ainsi par mortel manquement
Et naturel enfantement
Par quoi Diex les fait tant durer, 7263
Qu'el ne puet la mort endurer.
Ainsinc fist-il as bestes muës
Qui par ce resont soustenuës:
Car quant les unes bestes meurent,
Les formes as autres demeurent.
L'Amant.
Or vaut pis, dis-ge, que devant,
Car bien voi ore apertement
Par votre parléure baude,
Que vous estes fole ribaude:
Car tout ait Diex les choses faites
Que ci devant m'avés retraites,
Les mos au mains ne fist-il mie
Qui sunt tuit plain de vilonie.
Raison.
Biaus amis, dist Raison la sage,
Folie n'est pas vasselage,
N'onc ne fu, ne jà ne sera.
Tu diras quanqu'il te plera,
Car bien en as tens et espace
De moi qui t'amor et ta grace
Voil avoir, n'estuet-il douter,
Car ge sui preste d'escouter
Et de souffrir, et de moi taire,
Mès que te gardes de pis faire,
Combien qu'à ledengier m'acueilles.
Si semble-il par fois que tu vueilles
Que je te responde folie;
Mais ce ne te ferai-ge mie,
Dieu fait tout durer sur la terre 7301
Malgré la mort qui tout altère.
Ainsi fit-il aux animaux
Que nous voyons toujours égaux,
Car si les uns tour à tour meurent,
Aux autres les formes demeurent.
L'Amant.
Vous valez, dis-je, pis qu'avant;
Car je vois bien apertement,
A votre lascive parole,
Que vous étes ribaude et folle.
Car si Dieu toutes choses fit,
Comme l'avez ci-devant dit,
Au moins les mots ne fit-il mie
Qui sont tout pleins de vilenie.
Raison.
Parle, ami, tant qu'il te plaira;
Jamais ne fut ni ne sera
Folie un acte de courage,
Me répondit Raison la sage;
Je t'en laisserai le loisir,
Car je veux ta grâce acquérir
Et ton amour, oncques n'en doute.
Aussi je reste et je t'écoute,
Prête à me taire, à tout souffrir,
Afin de pis te garantir,
Combien que durement m'accueilles.
C'est à croire que tu me veuilles
Faire répondre follement.
Je ne le ferai pas vraiment,
Ge qui por ton preu te chastoi, 7293
Ne sui mie de tant à toi
Que tel vilonie encommence,
Que ge mesdie, ne ne tence:
Qu'il est voirs et ne te desplese,
Tous jors est venjance mauvese;
Et si dois savoir que mesdire
Est encores venjance pire.
Moult autrement me vengeroie,
Se venjance avoir en voloie;
Car se tu meffais ou mesdis,
Ou par tes fais, ou par tes dis,
Secréement t'en puis reprendre,
Por toi chastoier et aprendre,
Sans blasme et sans diffamement,
Ou vengier néis autrement,
Se tu ne me voloie croire
De ma parole bonne et voire,
Par plaindre, quant tens en seroit,
A juge qui droit m'en feroit;
Ou par quelque fait raisonnable
Prendre autre venjance honorable.
Je ne voil mie as gens tencier,
Ne par mon dit desavancier,
Ne diffamer nule personne,
Quelqu'ele soit, mauvese ou bonne.
Port chascuns endroit soi son fès,
S'il vuet, si s'en face confès.
S'il ne vuet, jà ne s'en confesse.
Ge ne li en ferai jà presse.
N'ai talent de folie faire
Par quoi ge m'en puisse retraire,
Ne jà néis n'iert par moi dite:
Si rest taire vertu petite;
Moi qui pour ton bien te châtie. 7329
Assez ne te suis ennemie
Pour vilainement m'abaisser
A médire ou me courroucer.
Il est certain, ne t'en déplaise,
Que toujours vengeance est mauvaise,
Et sur ce nous serons d'accord
Que médisance est pire encor.
Pour me venger de ton offense
Je chercherais autre vengeance;
Car si tu méfais ou médis,
Ou par tes faits ou par tes dits,
Secrètement t'en puis reprendre
Pour te corriger et t'apprendre,
Sans blâme et sans diffamement;
Ou me venger même autrement,
Si tu ne voulais pas entendre
Ma leçon si sage et si tendre,
En me plaignant, quand temps serait,
Au juge qui droit m'en ferait;
Ou par quelque fait raisonnable
Prendre autre vengeance honorable.
Je ne veux pas les gens tancer
Ni par ma langue rabaisser,
Ni diffamer nulle personne,
Qui que ce soit, mauvaise ou bonne.
Que chacun porte son paquet,
Ou s'en confesse, s'il lui plaît,
S'il ne veut pas, ne s'en confesse;
Ce n'est pas moi, vrai, qui l'en presse.
Par tel chemin n'en sortirai;
Non, folie oncques ne ferai,
Oncques par moi ne sera dite,
Si se taire est vertu petite,