Mès dire les choses à taire, 7327
C'est trop grant déablie à faire.
Langue doit estre refrenée:
Car nous lisons de Tholomée[55]
Une parole moult honeste
Au commencier de s'Almageste,
Que sages est cis qui met paine
A ce que sa langue refraine,
Fors sans plus quant de Diex parole;
Là n'a-l'en pas trop de parole,
Car nus ne puet Diex trop loer,
Ne trop por seignor avoer,
Trop criendre, ne trop obéir,
Trop amer, ne trop benéir,
Crier merci, ne graces rendre:
A ce ne puet nus trop entendre,
Car tous jors reclamer le doivent
Tuit cil qui biens de li reçoivent.
Caton méisme s'i acorde,
S'il est qui son livre recorde:
Là pués en escript trover tu
Que la premeraine vertu
C'est de metre en sa langue frain[56]
Donte donc la toie et refrain
De folie dire et d'outrages,
Si feras que preus et que sages:
Qu'il fait bon croire les paiens,
Cum de lor dit grans biens aiens.
Mès une chose te puis dire
Sans point de haïne ne d'ire,
Et sans blasme et sans ataïne,
Car fox est qui gens ataïne,
Que, sauve ta grace et ta pez,
Tu vers moi, qui t'aim et t'apez,
Dire chose qu'on doit cacher 7363
Est par trop vilement pécher.
Langue doit être refrénée,
Car nous lisons dans Ptolémée[55b]
Un mot honnête et moult décent
Son Almageste en commençant.
Il dit: Sage est qui met sa peine
A ce que sa langue refrène,
Fors lorsqu'il va de Dieu parlant,
Là n'est jamais trop abondant.
Car nul jamais Dieu trop ne loue,
Pour son seigneur trop ne l'avoue,
Ne le peut trop craindre et servir,
Ni trop aimer, ni trop bénir,
Crier merci, ni grâces rendre;
A ce nul ne peut trop entendre.
Car toujours doivent l'invoquer
Ceux qu'il lui plaît de biens combler.
Caton pense la même chose
Et dans son livre nous l'expose.
En cet écrit trouver peux-tu
Que la souveraine vertu
Est à qui sa langue refrène[56b];
Dompte donc, refrène la tienne.
Il fait bon croire les païens,
En leurs préceptes sont grands biens;
Or comme un fol plus ne m'outrage,
Tu feras comme preux et sage.
Une chose dirai pourtant
Sans haine et sans emportement,
Sans amertume et sans querelle,
Car fol est qui les gens querelle.
Envers moi qui t'aime et te fais
Du bien, qui ne veux que ta paix,
Trop mesprens qui si te reveles, 7361
Qui fole ribaude m'apeles,
Et sans deserte me ledenges,
Quant mes peres li Rois des anges,
Diex li cortois sans vilonie,
De qui muet toute cortoisie,
Et m'a norrie et enseignie,
Ne m'en tiens à mal enseignie,
Ainçois m'aprist ceste maniere:
Par son gré sui-ge coustumiere
De parler proprement des choses
Quant il me plest, sans metre gloses.
Et quant me reveus oposer,
Tu qui me requiers de gloser,
Veus oposer, ainçois m'oposes,
Que tout ait Diex faites les choses,
Au mains ne fist-il pas le non;
Ge te respon, espoir que non;
Au mains celi qu'eles ont ores,
Si les pot-il bien nomer lores
Quant il premierement cria
Tout le monde et quanqu'il i a;
Mais il volt que non lor trovasse
A mon plesir, et les nomasse
Proprement et communément,
Por croistre nostre entendement:
Et la parole me donna
Où moult très-précieux don a;
Et ce que si t'ai récité
Pués trover en auctorité:
Car Platon disoit en s'escole
Que donnée nous fu parole
Por faire nos voloirs entendre,
Por enseignier et por aprendre.
Tu montres trop d'ingratitude 7397
En m'accusant de turpitude,
En m'insultant, ami, pourquoi?
Car mon père, des anges roi,
Dieu le courtois sans vilenie,
De qui vient toute courtoisie,
Qui m'enseigna, qui me nourrit,
Et qui rien de mal ne m'apprit,
M'instruisit de telle manière:
Par son gré suis-je coutumière
De parler de tout à souhait
Sans mettre gloses, s'il me plaît.
Et quand, pour que j'y mette gloses,
Tu dis que Dieu fit toutes choses,
Mais pourtant ne fit point le nom,
Je te réponds: c'est vrai que non,
Au moins du nom dont on les nomme.
Bien eût-il pu le faire, en somme,
Quand premièrement il créa
Le monde et tout ce qu'il y a.
Il voulut que nom leur trouvasse
A mon plaisir et les nommasse
Proprement et communément,
Pour croître notre entendement,
Et, don précieux, la parole
A moi donna que tu dis folle.
Mais tu peux en autorité
Trouver ce que t'ai récité;
Car Platon dit en son école
Que Dieu nous donna la parole
Pour nos volontés désigner,
Pour apprendre et pour enseigner.
Ceste sentence ci rimée7395
Troveras escripte en Thimée
De Platon qui ne fu pas nices;
Et quant tu d'autre part obices
Que lait et vilain sunt li mot,
Ge te di devant Diex qui m'ot,
Se ge, quant mis les noms as choses,
Que ci reprendre et blasmer oses,
Coilles reliques apelasse,
Et reliques coilles clamasse,
Tu qui si m'en mors et depiques,
Me redéisses de reliques
Que ce fust lais mos et vilains.
Coilles est biaus mos, et si l'ains;
Si sunt par foi coillon et vit,
Onc nus plus biaus gaires ne vit.
Ge fis les mos, et sui certaine
Qu'onques ne fis chose vilaine;
Et quant por reliques m'oïsses
Coilles nomer, le mot préisses
Por si bel; et tant le prisasses,
Que par tout coilles aorasses,
Et les baisasses en eglises,
En or et en argent assises;
Et Diex qui sages est et fis,
Tient à bien fait quanque je fis.
Comment, par le cors Saint Omer,
N'oseroi-ge mie nomer
Proprement les ovres mon pere?
Convient-il que ge le compere?
Noms convenoit-il qu'il éussent,
Ou gens nomer ne les séussent,
Et por ce tex nons lor méismes,
Qu'en les nomast par ceus méismes.