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Dont si haut guerredon atens, 7493
Bien les gloserai tout à tens,
Au mains ce qui m'en afferra,
Si que chascuns cler i verra.
Si vous tieng por bien escusée
De la parole ainsinc usée,
Et des deus mos dessus només,
Quant si proprement les només,
Qu'il ne m'i convient plus muser,
Ne mon tens en gloses user.
Mès ge vous cri por Dieu merci,
Ne me blasmez plus d'amer ci:
Se ge sui fox, c'est mon damage;
Mès au mains fis-ge lors que sage,
De ce cuit-ge bien estre fis,
Quant hommage à mon mestre fis;
Et se ge sui fox, ne vous chaille.
Je voil amer, comment qu'il aille,
La Rose où ge me sui voés.
Jà n'iert mes cuers d'autre doés;
Et se m'amor vous prometoie,
Jà voir promesse n'en tendroie.
Lors si seroie décevierre
Vers vous, ou vers mon mestre lierre,
Se je vous tenoie convent;
Mès ge vous ai bien dit souvent
Que ge ne voil aillors penser
Qu'à la Rose où sunt mi penser[58]:
Et quant aillors penser me faites
Par vos paroles ci retraites
Que ge sui jà tous las d'oïr,
Jà m'en verrez de ci foïr,
Se ne vous en taisiez atant,
Puis que mes cuers aillors ne tent.

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Et si de ma longue constance 7529
Il me donne la récompense),
Au moins sur ce qui m'adviendra,
Tant que chacun clair y verra.
Je vous tiens pour bien excusée
D'avoir tant votre langue usée
Et des deux mots ci-haut nommés
Et si proprement exprimés.
Aussi dès lors plus je ne muse,
Ni mon temps à gloser je n'use.
Pour Dieu, je demande merci,
Cessez de me blâmer ainsi.
Si je suis fol, c'est mon affaire;
Mais du moins je croyais bien faire,
De ceci je suis sûr, le jour
Où fis hommage au Dieu d'Amour.
Si je suis fol, n'en prenez peine,
Je veux aimer, quoi qu'il advienne,
La Rose à qui me suis donné,
Mon coeur par elle est dominé.
Si je vous donnais ma tendresse,
J'enfreindrais alors ma promesse;
Je serais envers vous trompeur,
Ou bien vers mon maître voleur,
Si j'acceptais telles avances.
J'ai dit en maintes circonstances
Que ne voulais ailleurs penser,
Qu'à la Rose est tout mon penser[58b],
Et si penser ailleurs me faites
Par vos paroles indiscrètes
Que je suis ennuyé d'ouïr,
Vous me verrez d'ici m'enfuir
Si ne voulez faire silence,
Puisqu'elle est ma seule espérance.

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XLIII
Comment Raison laisse l'Amant 7527
Mélancolieux et dolant,
Puis s'est tourné devers Amis
Qui en son cas confort a mis.
Quant Raison m'ot, si s'en retorne,

[Voir image]
Si me relest pensant et morne.
Adonc d'Amis me resovint,
Esvertuer lors me convint.
Aler y voil à quelque paine,
Es-vos Amis que Diex m'amaine;
Et quant il me vit en ce point,
Que tel dolor au cuer me point:
Amis.
Qu'est-ce, dist-il, biaus dous Amis,
Qui vous a en tel torment mis?

[Voir image]
Bien voi qu'il vous est meschéu,
Dès que vous voi si esméu;
Mès or me dites quex noveles.
L'Amant.
M'aït Diex, ne bonnes, ne beles.
Amis.
Contés moi tost.
L'Amant.
Et ge li conte,
Si cum avés oï où conte:
Jà plus ne vous iert recordé.