Et moins sont-ils reconnaissants, 7881
Plus on les sert, plus sont méchants.
Mais par contre, quand on les laisse,
Aussitôt leur orgueil s'abaisse,
On les voit domptés s'apaiser
Et ceux qu'ils maltraitaient priser,
Car il n'est rien qui tant les blesse
Que fièrement quand on les laisse.
Le marin qui va naviguant
Maint rivage inconnu cherchant,
Ne regarde-t-il qu'une étoile
Et ne cargue-t-il qu'une voile?
Non; mais il en change souvent,
Pour esquiver tempête et vent.
Ainsi coeur qui d'aimer ne cesse
Ne suit même chemin sans cesse;
Tantôt chasse et tantôt doit fuir
Qui veut de bonne amour jouir.
Certaine est du reste la chose
Et n'a besoin d'aucune glose,
A la lettre on peut se fier.
Bon fait ces trois geôliers prier,
Car ne risque rien, somme toute,
Celui qui choisit cette route,
Fussent-ils des plus dédaigneux,
Et le succès peut être heureux.
Il peut prier sans crainte aucune,
Car enfin, de deux choses l'une,
Qu'il soit éconduit ou reçu,
Il ne peut guère être déçu.
Rien ne perd celui qu'on refuse,
Fors peut-être le temps qu'il use;
Et loin d'être mortifiés,
Les geôliers qu'il aura priés
Ains lor sauront bon gré naïs 7877
Quant les auront boutez laïs;
Qu'il n'est nus tant fel qui les oie,
Qui n'en ait à son cuer grant joie;
Et se pensent tretuit taisant
Qu'or sunt-il preus, bel et plesant,
Et qu'il ont toutes teches bonnes,
Quant requis sunt de tex personnes,
Comment qu'il aille du noier,
Ou d'escuser, ou d'otroier.
S'il sunt recéu, bien le soient,
Donques ont-il ce qu'il queroient;
Et se tant lor meschiet qu'il faillent,
Tuit franc et tuit quite s'en aillent;
C'est li faillirs envis peisibles,
Tant est noviaus délis possibles[66].
Mès ne soient pas coustumier
De dire as portiers au premier
Qu'il se vuelent d'eus acointer
Por la flor du Rosier oster;
Mès par amor loial et fine
De nete pensée enterine;
Sachiés qu'il sunt trestuit doutable;
Ce poés-vous croire sans fable,
Por qu'il soit qui bien les requiere,
Jà n'en sera bouté arriere,
Nus n'i doit estre refusés.
Mès se de mon conseil usés,
Jà d'eus prier ne vous penés,
Se la chose à fin ne menés;
Car espoir se vaincus n'estoient,
D'estre prié se vanteroient;
Mès jà puis ne s'en vanteront,
Que du fait parçonnier seront.
Bon gré lui sauront au contraire, 7915
Une fois seuls, de sa prière;
Le plus farouche avec bonheur
Aime entendre un solliciteur;
Satisfait, en lui-même il pense
Qu'il est beau, preux, plein d'importance
Et de mainte autre qualité,
Pour être ainsi sollicité.
Donc, ou celui-ci le refuse,
Ou bien l'agrée, ou bien s'excuse.
Si tout va bien, s'il réussit,
L'autre atteint le but qu'il poursuit,
Et si mal son affaire tourne
Tout simplement il s'en retourne.
On risque peu, pour en finir,
Et grand' chance est de réussir.
Surtout n'ayez pas l'imprudence
De dire au geôlier par avance
Que vous venez le cajoler
Pour la fleur du rosier voler.
Feignez amour fine au contraire,
Ame loyale et coeur sincère;
Car ils sont traîtres, méfiants
(Vous pouvez me croire céans);
Mais ceux qui bien font leur prière
Oncques n'en sont boutés arrière,
Jamais ne seront refusés.
Donc, si de mon conseil usez,
Ne vous perdez pas en prières .
Si la chose n'avance guères;
Car d'abord vaincus s'ils ne sont,
D'être priés se vanteront;
S'ils sont complices, au contraire,
Prudemment sauront-ils se taire.
Et si sunt tuit de tel maniere, 7911
Combien qu'il facent fiere chiere,
Que, se requis avant n'estoient,
Certainement il requerroient
Et se donneroient por noiant,
Qui si nes iroit asproiant.
Mès li chétis sermonnéor,
Et li fol large donnéor
Si forment les enorguillissent,
Que lor Roses lor enchiérissent:
Si se cuident faire avantage,
Mès il font lor cruel domage;
Car tretout por noient éussent,
Se jà requeste n'en méussent;
Por quoi chascuns autel féist
Que nus avant nes requéist;
Et s'il se vosissent loier,
Il en éussent bon loier,
Se tretuit à ce se méissent
Que tiex convenances féissent,
Que jamès nus nes sermonast,
Ne por noiant ne se donnast,
Ains lessast, por eus miex mestir,
As portiers lor Roses flestir.
Mès por riens hons ne me pleroit
Qui de son cors marchié feroit,
N'il ne me devroit mie plaire,
Au mains por tel besoingne faire;
Mès onques por ce n'atendés,
Requerés-les, et lor tendés
Les las por vostre proie prendre;
Car vous porriés tant atendre,
Que tost s'i porroient embatre
Ou un, ou deus, ou trois, ou quatre;
Tous se ressemblent ces geôliers, 7949
Et les plus durs, les plus altiers,
Si ne les courtisait personne,
Viendraient s'offrir, ne vous étonne,
Voire pour rien se donneraient,
Si nuls ne les sollicitaient.
Mais les sots, avec leurs caresses
Souvent et leurs folles largesses,
Font ces geôliers enorgueillir
Et d'autant Roses renchérir.
Ils pensent avoir avantage
Et se font eux-mêmes dommage,
Car pour rien auraient possédé
Ce que si fort ont marchandé.
Si chacun voulait ainsi faire
Sans s'abaisser à la prière,
Bon marché certes l'on paierait
Geôlier qui se vendre voudrait.
Il faudrait que tous s'entendissent
Et telles conventions prissent,
Que jamais nul ne les priât,
Voire pour rien ne se donnât,
Mais laissât, pour mieux les contraindre,
Aux geôliers leurs Roses déteindre.
Pourtant homme ne me plairait
Qui de son corps marché ferait,
Et certe il ne saurait me plaire,
Au moins pour telle chose faire.
Mais cependant point n'attendez,
Et flattez-les, et leur tendez
Filets pour votre gibier prendre,
Car vous pourriez longtemps attendre
Et voir passer maint concurrent,
Un, deux, trois, quatre, voire un cent,