Voire cinquante-deus douzaines, 7945
Dedans cinquante-deus semaines:
Tost seraient aillors torné,
Se trop aviés séjorné.
Envis à tens i vendriés,
Por ce que trop atendriés;
Ne lo que nus hons tant atende
Que fame s'amor li demande:
Car trop en sa biauté se fie
Qui atent que fame le prie;
Et quiconques vuet commencier,
Por tost sa besoigne avancier,
N'ait jà paor qu'ele le fiere,
Tant soit orguilleuse ne fiere,
Et que sa nef à port ne vengne,
Por que sagement se contengne.
Ainsinc, compains, esploiterés
Quant as portiés venus serés;
Mès quant correciés les verrés,
Jà de ce ne les requerrés.
Espiés-les en lor léesce,
Jà nes requerés en tristesce,
Se la tristesce n'estoit née
De Jalousie la desvée,
Qui por vous les éust batus,
Dont corrous s'i fust embatus.
Et se poés à ce venir
Qu'à privé les puissiés tenir,
Que li leus soit si convenans
Que n'i doutés les sorvenans,
Et Bel-Acuel soit eschapés,
Qui por vous est ore entrapés,
Voire cinquante-deux douzaines 7983
Dedans cinquante-deux semaines,
Et tout serait alors perdu
Si vous aviez trop attendu.
Trop tard arriveriez ensuite,
Pour n'être pas venu plus vite.
Jamais n'attend l'homme d'honneur
Que femme demande son coeur,
Car trop en sa valeur se fie,
S'il attend que femme le prie;
Et quiconque veut commencer
Pour tôt sa besogne avancer,
Tant soit-elle orgueilleuse et fière,
Ne doit pas craindre sa colère,
Ni voir échouer malement
Sa nef, s'il agit sagement.
Ainsi vous conviendra-t-il faire
Quand aux geôliers aurez affaire.
Mais quand irrités les verrez,
Point ne les solliciterez.
Épiez-les en leur liesse
Et laissez-les en leur tristesse,
A moins que ne vienne de vous
Et leur tristesse et leur courroux,
Si par exemple Jalousie
Les a pour vous en sa folie
Trop fort gourmandes et battus,
D'où les voyez tant abattus.
Et si pouvez avoir la chance
De les tenir seuls en présence
En un lieu sûr et bien reclus
Où ne craigniez point les intrus,
Et qu'alors Bel-Accueil survienne,
Qui subit en la tour sa peine
Quant Bel-Acuel fait vous aura 7977
Si biau semblant cum il saura,
Car moult set gens bel acuellir,
Lors devés la Rose cuellir.
Tout véés-vous néis Dangier
Qui vous acuelle à ledangier,
Ou que Honte et Paor en groucent,
Mès que faintement s'en corroucent,
Et que laschement se deffendent,
Qu'en deffendant vaincu se rendent,
Si cum lors vous porra sembler;
Tout véés-vous Paor trembler,
Honte rougir, Dangier frémir,
Ou tous ces trois plaindre et gemir:
Ne prisiés tretout une escorce,
Cueillés la Rose tout à force,
Et monstrés que vous estes hon,
Quant leus iert, et tens et seson;
Car riens ne lor porroit tant plaire
Cum tel force, qui la set faire.
Car maintes fois sunt coustumieres
D'avoir si diverses manieres,
Qu'il vuelent par force donner
Ce qu'il n'osent abandonner;
Et faingnent que lor soit tolu
Ce que souffert ont et voulu.
Et sachiés que dolent seroient,
Se par tel deffence eschapoient;
Quelque léesce qu'en féissent,
Si dout que ne vous en haïssent,
Tant en seroient correcié,
Combien qu'en éussent groucié.
Mès se par paroles apertes
Les véés correcier acertes[67],
Pour vous, lorsqu'il vous aura fait 8017
Si Beau-Semblant, comme il le sait,
Quand aux gens plaire il se dispose,
Lors vous devez cueillir la Rose.
Alors si vous voyez Danger
Vous courir sus, vous outrager,
Si Peur et Honte se trémoussent,
Et par faintise se courroucent,
Et se défendent lâchement
Pour se rendre en se défendant,
Ce que bien sentirez vous-même:
Si vous voyez trembler Peur blême,
Honte rougir, Danger frémir,
Ou tous trois se plaindre et gémir,
Ne les prisez tous une écorce,
Et cueillez la Rose de force,
Et montrez ce qu'un homme vaut,
En temps et lieu, lorsqu'il le faut.
Car rien ne leur saurait tant plaire
Que succomber en telle guerre.
De force ils aiment à donner
Ce qu'ils n'osent abandonner,
Et tellement leur caractère
De cent façons change et diffère,
Qu'ils feignent à regret subir
Ce qui fait leur plus grand désir.
Voire ils seraient dolents, je pense,
S'ils échappaient par leur défense;
Tout en témoignant leur plaisir,
Ils ne feraient que vous haïr,
Tant leur serait dure l'offense,
Quelqu'eût été leur résistance.
Mais si vous les voyez pourtant
Courroucés sérieusement,
Et viguereusement deffendre, 8011
Vous n'i devés jà la main tendre;
Mès toutefois pris vous rendés,
Merci criant, et atendés
Jusques cil trois portiers s'en aillent,
Qui si vous griévent et travaillent;
Et Bel-Acuel tous seus remaingne,
Qui tout abandonner vous daingne;
Ainsinc vers eus vous contenés
Cum preus et vaillans et senés.
De Bel-Acuel vous prenés garde
Par quel semblant il vous regarde,
Comment que soit, ne de quel chiere;
Conformés-vous à sa maniere:
S'ele est ancienne et méure,
Vous metrés toute vostre cure
En vous tenir méurement;
Et s'il se contient nicement,
Nicement vous recontenés.
De li ensivre vous penés[68]:
S'il est liés, faites chiere lie,
S'il est correciés, corrocie;
S'il rit, riés; plorés s'il plore,
Ainsinc vous tenés chacune hore.
Ce qu'il amera, si amés,
Ce qu'il blasmera, si blasmés,
Et loés quanqu'il loera;
Moult plus en vous s'en fiera.
Cuidiés que dame à cuer vaillant
Aint ung garçon fol et saillant
Qui s'en ira par nuit resver,
Ausinc cum s'il déust desver,
Et chantera dès mienuit,
Cui qu'il soit bel, ne cui qu'anuit?