Et avec vigueur se défendre, 8051
Soyez prudent, sachez attendre,
Ouvertement capitulez,
Criez merci, dissimulez,
Tant que ces trois geôliers s'en aillent
Qui tant vous grèvent et travaillent,
Et Bel-Accueil seul laissent là
Qui tout à vous se donnera.
Ainsi faites-leur bon visage,
Comme prudent, vaillant et sage.
Observez aussi Bel-Accueil,
Quelle est sa mine et de quel oeil
Il vous regarde, et, pour lui plaire,
Conformez-vous à sa manière.
S'il est et grave et sérieux,
Il faut vous montrer à ses yeux
De sérieuse contenance.
Feignez la candeur, l'innocence,
Si le trouvez simple, innocent;
Imitez-le fidèlement[68b];
S'il rit, riez; pleurez s'il pleure,
Ainsi tenez-vous à toute heure;
S'il est gai, montrez-vous joyeux,
Et s'il se fâche, coléreux;
Avec soin aimez ce qu'il aime,
Ce qu'il blâme blâmez de même
Et louez tout ce qu'il louera,
Et plus en vous il se fiera.
Penséz-vous que dame vaillante
Aime d'un sot l'humeur galante,
Qui comme un fou toute la nuit
S'en va rêver et, dès minuit,
Chanter les amours de sa mie,
Et qui pour lui plaire l'ennuie?
Ele en craindroit estre blasmée, 8045
Et vil tenuê, et diffamée.
Tex amors sunt tantost séuës,
Qu'il les fléutent par les ruës;
Ne lor chaut gaires qui le sache;
Fox est qui son cuer i atache.
Et s'uns sages d'amors parole
A une damoisele fole,
S'il li fait semblant d'estre sages,
Jà là ne torra ses corages.
Ne pensés jà qu'il i aviengne,
Por quoi sagement se contiengne.
Face ses meurs as siens onnis,
Ou autrement il iert honnis;
Qu'el cuide qu'il soit uns lobierres,
Uns regnarz, uns enfantosmieres.
Tantost la chetive le laisse,
Et prent ung autre où moult s'abaisse;
Le vaillant homme arriere boute,
Et prent le pire de la route:
Là norrit ses amors, et couve
Tout autresinc cum fait la louve,
Cui sa folie tant empire,
Qu'el prent des lous tretout le pire.
Se Bel-Acuel poés trover,
Que vous puissiés o li joer[69]
As eschiés, as dés, ou as tables,
Ou à autres gieus délitables,
Du gieu adès le pis aiés,
Tous jors au dessous en soiés.
Au gieu dont vous entremetrés
Perdés quanque vous i metrés;
Prengne des gieus la seignorie,
De vos pertes se gabe et rie.
Elle craindrait se voir blâmer, 8085
Vile tenir et diffamer.
Telles amours sont bientôt sues
Quand ils les flûtent par les rues;
Que leur chaut si quelqu'un le sait?
Bien folle qui les aimerait.
Si dans l'amoureuse querelle
Avecque folle damoiselle
Un sage parle sagement
S'en ira son esprit au vent,
Et près de sa folle maîtresse
Il échouera pour sa sagesse.
Il doit aux siennes conformer
Ses moeurs, s'il veut se faire aimer;
Car le suppose alors la belle
Renard, enjôleur, infidèle,
Et la chétive, le laissant,
Prend un autre et va s'abaissant;
Car, pour le vaillant éconduire,
De la troupe elle prend le pire.
Là couve et nourrit ses amours,
Comme on voit la louve toujours,
Dans sa folie et son délire,
De tous les loups prendre le pire.
Si Bel-Accueil pouvez trouver,
Que puissiez avec lui jouer[69b]
Aux échecs, aux dés, voire aux tables,
Ou tous autres jeux délectables,
Toujours du jeu le pis ayez,
Toujours le plus faible soyez,
Faites qu'il gagne la partie,
De vos pertes se moque et rie,
Et tout l'enjeu que vous mettez
Avec bonne grâce perdez.
Loés toutes ses contenances, 8079
Et ses ators et ses semblances,
Et servés de vostre pooir;
Néis quant se devra séoir,
Aportés-li quarré ou sele,
Miex en vaudra vostre querele.
Se poutie poés véoir[70]
Sor li de quelque part chéoir,
Ostés-li tantost la poutie,
Néis s'ele n'i estoit mie;
Ou se sa robe trop s'empoudre,
Soulevés-la li de la poudre;
Briément faites en toute place
Quanque vous pensés qui li place.
S'ainsinc le faites, n'en doutés,
Jà n'en serés arrier boutés,
Ains vendrés à vostre propos,
Tout ausinc cum ge le propos.
Louez toutes ses contenances 8119
Et ses atours et ses semblances;
Toujours de tout votre pouvoir
Servez-le; s'il se veut asseoir,
Apportez-lui carré ou selle;
Mieux en ira votre querelle.
Si sur elle venez à voir
Quelque grain de poussière choir[70],
Otez-le dessus votre amie,
Quand même il n'y en aurait mie.
Et si sa robe traîne trop,
Soulevez-la vite aussitôt.
Bref, autant que pourrez le faire,
Faites tout ce qui peut lui plaire.
Si vous suivez bien mes avis,
Vous ne serez arrière mis,
Mais viendrez où votre âme aspire,
Comme je viens de vous le dire.