Trop est povreté lede chose; 8505
Mes toutevois bien dire l'ose,
Que se vous aviés assés
Deniers et joiaus amassés,
Et tant donner en porriés,
Comme prometre en vorriés,
Lors coilleriés boutons et Roses,
Jà si ne seraient encloses.
Mès vous n'estes mie si riches,
Et si n'estes avers ne chiches:
Donnés donc amiablement[78]
Biaus petis dons resnablement,
Si que n'en cheiez en poverte,
Damaige i auriés et perte:
Li plusors vous en moqueroient,
Qui de riens ne vous secorroient,
Se vous aviés le chaté
Oultre sa valeur achaté.
Il affiert bien que l'en present
De fruit novel un bel present
En toailles, ou en paniers;
De ce ne soiés jà laniers.
Pommes, poires, noiz ou cerises,
Cormes, prunes, freses, merises,
Chastaignes, coinz, figues, vinetes,
Pesches, parmains, ou alietes,
Nefles entées, ou framboises,
Beloces d'Avesnes, jorroises[79],
Roisins noviaus lor envoiés,
Et des meures fresches aiés,
Et se les avés achetées,
Dites que vous sunt présentées
Car ils sont par la loi nommés 8549
L'équivalent des infamés.
Trop est Pauvreté laide chose;
Mais toutefois, bien dire l'ose,
Ami, si vous aviez assez
Deniers et joyaux amassés,
Vous cueilleriez boutons et roses;
Pour vous elles ne seraient closes,
Si donner autant vous pouviez
Comme promettre voudriez.
Mais pourtant, sans être aussi riche,
Si n'êtes avare ni chiche,
Donnez-leur raisonnablement
Beaux petits dons aimablement[78b],
Mais sans épuiser votre bourse;
Car si vous étiez sans ressource,
Personne ne vous soutiendrait,
Chacun de vous se moquerait
D'avoir payé la marchandise
Outre sa valeur, c'est sottise.
A mon avis, rien n'est plaisant
Comme de faire un beau présent,
Tel que fruits nouveaux en corbeille,
C'est un don que je vous conseille,
Figues, vinettes et marrons,
Pêches, alises, groseillons,
Pommes, poires, noix ou cerises,
Cormes, prunes, fraises, merises;
Raisins nouveaux leur envoyez,
Gents bouquets d'avoine liés[79b],
Amandes, framboises mûres
Ou bien encor nèfles et mûres;
Et si les avez achetés,
Dites qu'ils furent apportés
D'ung vostre ami, de loing venues, 8537
Tout les achatiés-vous es rues;
Ou donnés Roses vermeilletes,
Primeroles, ou violetes,
Ou biaus glaons en la seson;
En tex dons n'a pas desreson.
Sachiés que dons les gens afolent,
As mesdisans les jangles tolent:
Se mal ès donnéors savoient,
Tous les biens du monde en diroient.
Biaus dons soustiennent maint bailli
Qui fussent ore mal bailli[80];
Biaus dons de vins et de viandes
Ont fait donner maintes provendes;
Biaus dons si font, n'en doutés mie,
Porter tesmoing de bonne vie:
Moult tiennent par tout biau leu dons,
Qui biau don donne, il est prodons.
Dons donnent loz as donnéors,
Et empirent les prenéors[81],
Quant il lor naturel franchise
Obligent à autrui servise.
Que vous diroie à la parsomme?
Par don sunt pris et Diex et homme.
Compains, entendés ceste note
Que je vous amoneste et note.
Sachiés, se vous volés ce faire
Que ci m'avés oï retraire,
Li Diex d'Amors jà n'i faudra
Quant le fort chastel assaudra,
Qu'il ne vous rende sa promesse;
Car il et Venus la déesse
Tant as portiers se combatront,
Que la forterece abatront:
A vous de lointaine venue, 8583
Les eussiez-vous pris dans la rue.
Donnez encore avec raison
De beaux glaïeuls en la saison,
Bouquets de roses vermeillettes,
Fleurs de printemps et violettes.
Jolis dons changent bien les gens,
Ferment la bouche aux médisants.
L'obligé, loin d'être nuisible,
De vous dit tout le bien possible.
Beaux dons soutiennent maints baillis
Qui sans eux seraient bien petits[80b];
De vins, de mets belles offrandes
Ont fait donner maintes prébendes.
On vante l'homme généreux,
Qui donne est toujours vertueux;
Les beaux dons font, n'en doutez mie,
Trouver témoins de bonne vie;
Beaux dons donnent los aux donneurs,
Comme ils enchaînent les preneurs[81b],
Et leur naturelle franchise
Asservissent par convoitise.
Que vous dirai-je encor? Beaux dons
Dieu, comme l'homme, trouve bons.
Ainsi, sachez me bien comprendre,
Et si bien savez vous y prendre,
Le Dieu d'Amour ne manquera,
Quand le castel assaillira,
D'accomplir toute sa promesse.
Car, avec Vénus la déesse,
Tant ces geôliers ils combattront
Que la forteresse abattront,
Et vous pourrez cueillir la Rose,
Si durement qu'elle soit close.
Si porrez lors coillir la Rose, 8571
Jà si fort ne sera enclose.
Mès quant l'en a la chose aquise,
Si reconvient-il grant mestrise
En bien garder et sagement,
Qui joïr en vuet longuement.
Car la vertu n'est mie mendre
De bien garder et de deffendre
Les choses, quant el sunt aquises[82],
Que del aquerre en quelques guises.
S'est bien drois que chétis se claime
Valez, quant il pert ce qu'il aime,
Por quoi ce soit par sa defaute;
Car moult est digne chose et haute
De bien savoir garder s'amie,
Si que l'en ne la perde mie,
Méismement, quant Diex la donne
Sage, cortoise, simple et bonne,
Qui s'amor doint et point ne vende.
Car onques amor marchéande
Ne fu par fame controvée,
Fors par ribaudie provée;
N'il n'i a point d'amor, sans faille,
En fame qui por don se baille.
Tel amor fainte, Mal-Feu l'arde[83]!
Là ne doit-l'en pas metre garde.
Si sunt-eles voir presque toutes
Convoiteuses de prendre, et gloutes
De ravir et de devorer,
Si qu'il n'i puist riens demorer,
A ceus qui plus por lor se claiment,
Et qui plus loiaument les aiment:
Car Juvenaus si nous raconte,
Qui de Berine tient son conte,