Mais quand acquise vous sera, 8617
Par grande adresse il vous faudra
La bien garder et grand' prudence,
Pour avoir longue jouissance;
Car souvent acquérir, ami,
Combien qu'il nous cause d'ennui,
Est plus facile, quoi qu'on dise,
Que de garder la chose acquise[82b].
A bon droit plaint ses tristes jours
Qui perd l'objet de ses amours,
Quand même ce serait sa faute.
Car c'est chose bien digne et haute
Que savoir amante garder,
Sans partage la posséder,
Surtout lorsque Dieu nous la donne
Sage et courtoise, et simple et bonne,
Sans rien demander en retour.
Car oncques mercenaire amour
Ne vint que d'âme corrompue
Et par la débauche perdue.
Oncques la femme qui se vend
D'un pur amour n'aima d'amant;
A cet amour infâme et lâche
Nul coeur honnête ne s'attache.
Plus on se donne aveuglément,
Plus on aime loyalement,
Plus les femmes sont rigoureuses,
Presque toutes, et convoiteuses
De tout ravir et dévorer,
Tant qu'il y peut rien demeurer.
Car Juvénal ce nous raconte,
Qui d'Ibérine fait son conte,
Que miex vosist ung des yex perdre[84] 8605
Que soi à ung seul homme aerdre;
Car nus seus n'i peuist soffire,
Tant estoit de chaude matire;
Car jà fame n'iert si ardans,
Ne ses amors si bien gardans,
Que de son chier ami ne vuelle
Et les deniers et la despuelle.
Or vez que les autres feroient,
Qui por dons as hommes s'otroient.
Nesune ne puet-l'en trover
Qui ne se vueille ainsinc prover;
Tant l'ait homme en subjeccion,
Toutes ont ceste entencion.
Vez ci la rigle qu'il en baille;
Mès il n'est rigle qui ne faille,
Car des mauveses entendi,
Quant ceste sentence rendi.
Mès s'el n'est tiex cum ge devis,
Loial de cuer, simple de vis,
Ge vous dirai que l'en doit faire.
Valez cortois et debonnaire
Qui vuet à ce metre sa cure,
Gart que du tout ne s'aséure
En sa biauté, ne en sa forme:
Drois est que son engin enforme
De meurs et d'ars et de sciences;
Car qui les fins et les provences
De biauté sauroit regarder,
Biauté se puet trop poi garder:
Tantost a faite sa vesprée
Com les floretes en la prée;
Car biauté est de tel matire,
Que el plus vit, et plus empire.
Qu'elle eût mieux aimé perdre un oeil[84b] 8649
Qu'à un seul homme faire accueil;
Un seul ne lui pouvait suffire,
Tant était chaude en son délire.
Coeur de femme n'est si ardent
Ni ses amours si bien gardant,
Que du cher ami la dépouille
Et l'or plus ou moins ne chatouille.
Jugez par là ce que femme est
Qui son corps aux enchères met.
Ainsi toutes, ami, sont faites
Les femmes, toutes sont coquettes;
Quelque soit leur affection,
Toutes ont même intention.
Tel est la règle qu'il en baille,
Mais il n'est règle qui ne faille;
Car des mauvaises il parlait
Quand cette sentence il rendait.
Et si votre amante n'est telle,
Mais d'attraits simple et de coeur belle,
Il vous faudra faire autrement.
Courtois et débonnaire amant
A bien aimer qui met sa cure
Ne doit pas que sur sa tournure
Compter, ses grâces, sa beauté;
Il lui faut un esprit doté
Encor d'utiles connaissances;
Car pour qui sait juger les chances
Et avantages de beauté,
Elle n'est que fragilité,
Elle est tantôt évanouie
Comme fleurettes de prairie;
Car ainsi qu'elles beauté vit,
Plus elle va, plus dépérit.
Mès le sens, qui le vuet acquerre, 8639
Tant cum il puet vivre sor terre,
Fait à son mestre compaignie,
Et miex vaut au chief de sa vie
Qu'il ne fist au commencement;
Tous jors va par avancement:
Jà n'iert par tens apetisiés,
Bien doit estre amés et prisiés
Valez de noble entendement,
Quant il en use sagement.
Moult redoit estre fame liée,
Quant ele a s'amor emploiée
En biau valet cortois et sage,
Qui de sens a tel tesmoignage.
Neporquant s'il me requeroit
Consel, savoir se bon seroit
Qu'il féist rimes jolietes,
Motez, fabliaux, ou chançonnetes
Qu'il vueille à s'amie envoier
Por li chevir et apoier:
Ha, las! de ce ne puet chaloir,
Biau dit i puet trop poi valoir.
Li diz, espoir, loé seront,
D'autre preu petit i feront;
Mès une grant borse pesans,
Toute farsie de besans[85],
Se la véoit saillir en place,
Tost i corroit à plaine brace;
Qu'eles sunt mès si aorsées,
Que ne corent fors as borsées[86].
Jadis soloit estre autrement,
Or va tout par empirement.
Jadis au tens des premiers peres
Et de noz premeraines meres,
Mais le sens, pour toute la vie, 8683
Tient à son maître compagnie,
Mieux vaut à la fin qu'au début,
Et plus il approche du but
Moins sur lui le temps a de prise.
Aussi femme chérit et prise
Amant de noble entendement,
Quand il en use sagement.
Aussi doit être bien heureuse
Entre toutes femme amoureuse
Qui sut octroyer son amour
A beau serviteur, en retour
Qui lui donna courtois et sage
De sens semblable témoignage.
Cependait s'il me demandait
Conseil, savoir si bon serait
De faire rimes joliettes,
Motets, fabliaux, chansonnettes
Qu'il veuille à sa mie envoyer
Pour lui plaire et pour l'égayer,
Hélas! ami, c'est triste à dire,
Mais beaux dits ne sauraient suffire.
Peut-être loués ils seront,
Autre profit ne porteront.
Mais si grande bourse et pesante
De besans pleine et résonnante[85b]
Elles voyaient céans saillir,
Vite à bras ouverts d'y courir,
Tant femmes sont intéressées
Qu'elles ne courent qu'aux boursées[86b].
Jadis soulait être autrement.
Mais tout dégénère à présent.
Jadis au temps des premiers pères,
Au temps de nos premières mères,