XLVII
Comment les gens du temps passé
N'avaient nul trésor amassé,
La terre à tous était commune
Et royauté n'était aucune.
Et quand la nuit dormir voulait,
Au lieu de couettes apportait
En sa case monceaux de gerbes,
De mousses, de feuilles ou d'herbes;
Et quand l'air était apaisé,
Le temps serein et reposé,
Et le vent doux et délectable
En ce printemps invariable,
Les oiseaux lors chaque matin
S'étudiaient en leur latin
A saluer du jour l'aurore
Qui fait leur petit coeur éclore;
Des fleurs la reine aux yeux si doux,
Flore et Zéphir son tendre époux
Faisaient ci-bas fleurettes naître,
Fleurs ne connaissent d'autre maître.
Car c'est pour les fins amoureux
Qu'en grand amour ils ont tous deux,
Qu'ils les sèment et les colorent
Des couleurs dont les fleurs honorent
Puceles et valez proisiés, 8737
De biaus chapelez renvoisiés,
Por l'amor des fins amoreus;
Car moult ont en grant amor eus.
De floretes lor estendoient
Les coustepointes qui rendoient
Tel resplendor par ces herbaiges,
Par ces prés et par ces ramaiges,
Qu'il vous fust avis que la terre
Vosist emprendre estrif et guerre
Au ciel d'estre miex estelée,
Tant iert par ses flors revelée.
Sor tex couches cum ge devise,
Sans rapine et sans covoitise,
S'entr'acoloient et baisoient
Cil cui li geu d'Amors plaisoient;
Cil arbre vert par ces gaudines,
[Voir image]
Lor paveillons et lor cortines,
De lor rains sor eus estendoient
Qui du soleil les deffendoient.
Là démenoient lor karoles,
Lor geu et lor oiseuses foles
Les simples gens asséurées,
De toutes cures escurées,
Fors de mener jolivetés
Par loiaus amiabletés.
N'encor n'avoit fet roi ne prince
Meffais qui l'autrui tolt et pince.
Trestuit pareil estre soloient,
Ne riens propre avoir ne voloient.
Bien savoient cele parole
Qui n'est mençongiere ne fole:
Qu'onques Amor et seignorie[90]
Ne s'entrefirent compaignie,
Des puceles et des varlets 8781
Les beaux et brillants chapelets.
Pour eux ils tendaient des fleurettes
Les courtepointes joliettes
Dont partout buissons et forêt
Et la plaine respendissait,
Au point de croire que la terre
Au ciel eût déclaré la guerre,
A qui serait mieux, étoilé,
Tant son orgueil était gonflé.
Sur ces couches dont je devise,
Sans rapine et sans convoitise,
Chacun s'accolait et baisait
A qui le jeu d'amour plaisait.
Les arbres par les verts bocages,
Rideaux et pavillons sauvages,
Leurs rameaux étendaient sur eux
Du soleil pour calmer les feux;
Et là tous menaient leurs karoles,
Leurs jeux, leurs joyeusetés folles,
Les hommes heureux, sans soucis,
De toutes peines affranchis,
Fors de mener joyeuse vie
Et loyale folâtrerie.
Méfait qui prend le bien d'autrui
Rois ni princes n'avait bâti,
Tous étaient égaux sur la terre,
A posséder ne songeaient guère;
Car ils connaissaient bien ce mot
Qui n'est ni mensonger ni sot:
Oncques Amour et seigneurie[90b]
N'ont voyagé de compagnie,
Oncques ne purent s'épouser,
Car gouverner, c'est diviser.
Ne ne demorerent ensemble; 8771
Cil qui mestrie, les dessemble.