XLVIII
Ici commence le Jaloux

[Voir image]
A parler et dire, oyans tous,
A sa femme qu'elle est trop baulde,
Et l'appelle faulse ribaulde.
Pour ce voit-l'en des mariages,
Quant li mariz cuide estre sages,
Et chastie sa femme et bat,
Et la fait vivre en tel débat,
Qu'il li dit qu'ele est nice et fole,
Dont tant demore à la karole,
Et dont el hante si sovent
Des jolis valez le convent,
Que bonne amor n'i puet durer,
Tant s'entrefont maus endurer,
Quant cil vuet la mestrise avoir
Du cors sa fame et de l'avoir.
Trop estes, fait-il, vilotiere,
Si avés trop nice maniere:
Quant sui en mon labor alés,
Tantost espringués et balés,
Et démenés tel esbaudie,
Que ce semble grant ribaudie;
Et chantés cum une seraine.
Diex vous mete en male semaine[91]!
Et quant vois à Romme ou en Frise
Porter notre marchéandise,
Vous devenés tantost si cointe,
Car ge sai bien qui m'en acointe,

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XLVIII
Ici l'homme jaloux commence8815
A crier et sa femme tance
Devant tous, l'appelant catin,
Coureuse et mauvaise putain.
Pour ce voit-on en mariage,
Quand le mari pense être sage,
Qu'il gourmande sa femme et bat
Et la fait vivre en tel débat,
Qu'il lui dit qu'elle est sotte et folle
De tant muser à la karole
Et de rechercher si souvent
Des gents varlets l'accointement,
Et qu'il n'est bonne amour qui dure
Lorsque de tels maux on endure,
Ce parce qu'il veut seul avoir
Le corps de sa femme et l'avoir.
Vous êtes trop, dit-il, fringante
Et trop d'allures provocante.
Sitôt qu'à mon travail je cours,
Tôt vous sautez, balez toujours
Et chantez comme une syrène
(Dieu vous mette en male semaine!)[91b],
Et menez tels amusements
Qu'ils semblent vils déportements.
Quand je vais à Rome ou en Frise
Débiter notre marchandise,
Si coquette on vous voit tantôt,
Car je sais bien quel est mon lot,

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Que par tout en va la parole; 8801
Et quant aucuns vous en parole
Porquoi si cointe vous tenés
En tous les leus où vous venés,
Vous respondés: Hari, hari,
C'est por l'amor de mon mari.
Por moi, las! dolereus chétis,
Qui set se ge forge ou ge tis,
Ou se ge sui ou mors ou vis?
L'en me devroit flatir où vis
Une vessie de mouton.
Certes ge ne vail ung bouton,
Quant autrement ne vous chasti;
Moult m'avés or grant los basti
Quant de tel chose vous vantés:
Chascun set bien que vous mentés.
Por moi, las! doleureus, por moi,
Maus gans de mes mains enformoi,
Et crueusement me déçui
Quant onques vostre foi reçui
Le jor de nostre mariage,
Por me mener tel rigolage.
Por moi menés-vous tel bobant,
Qui cuidiés-vous aler lobant?
Jà n'ai-ge mie le pooir
De tiex cointeries véoir,
Que cil ribauz saffre, friant,
Qui ces putains vont espiant,
Entor vous remirent et voient,
Quant par ces ruës vous convoient.
A cui parés-vous ces chastaignes[92]?
Qui me puet faire plus d'engaignes?
Vous faites de moi chape à pluie,
Quant orendroit lés vous m'apuie.

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Qu'incontinent chacun en glose, 8843
Et s'il vous demande la cause
Pourquoi si belle vous tenez
En tous les lieux où vous venez
De votre époux pendant l'absence,
Alors avec grande impudence,
Vous répondez: «Hari, hari,
C'est pour l'amour de mon mari.»
Pour moi, combien que je pâtisse,
Qui sait si je forge ou je tisse,
Si je suis mort ou bien vivant?
Je ne vaux un bouton vaillant
Quand autrement ne vous châtie;
On me devrait une vessie
De mouton envoyer au nez.
Le beau renom que me donnez!
Car moi, malheureux, pris au piége,
De quels gants mes deux mains ganté-je?
Quand de ceci vous vous vantez,
Chacun sait bien que vous mentez.
Pour moi faites-vous telle chère?
Qui pensez-vous tromper, ma chère?
Je fus cruellement déçu,
Votre foi lorsque j'ai reçu
Le jour de notre mariage,
Pour me mener tel rigolage!
Vous savez bien que n'ai pouvoir
De tant de belles choir voir,
Mais ces ribauds qu'elles attirent,
Ces vils goinfres qui vous admirent
Et vous suivent par les chemins
Comme tretoutes ces putains;
Je suis votre capote à pluie
Lorsqu'à votre bras je m'appuie.