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Marier, qui ses compains iere, 9061
Si li dist par parole fiere:
Diex tous-poissans, dist-il, amis,
Gart que tu ne soies jà mis
Es las de fames tant poissant,
Toutes choses par art froissant.
Juvenaus méismes escrie
A Postumus qui se marie:
Postumus, vués-tu fame prendre[100]?
Ne pués-tu pas trover à vendre
Ou hars, ou cordes, ou chevestres,
Ou saillir hors par les fenestres
Dont l'en puet hault et loing véoir,
Ou lessier toi d'un pont chéoir?
Quel forsenerie te maine
A cest tonnent, à ceste paine?
Li rois Phoroneus méismes[101]
Qui, si comme nous apréismes,
Ses lois au pueple grec donna,
Où lit de sa mort sermonna,
Et dist à son frere Leonce:
Frere, fait-il, ge te dénonce
Que très benéuré morusse,
S'onc fame espousée n'éusse;
Et Leonce tantost la glose
Li demanda de ceste chose:
Tuit li maris, dist-il, l'espruevent,
Et par experiment le truevent;
Et quant tu auras fame prise,
Tu le sauras bien à devise.
Pierres Abailart reconfesse[102]
Que suer Heloïs, l'abbesse
Du Paraclet, qui fu s'amie,
A corder ne se voloit mie

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Marier, son ami d'enfance, 9107
Lui faisait telle remontrance:
«Dieux tout-puissants, ami, dit-il,
Es-tu déjà pour ton péril
Pris dans les lacs puissants des femmes
Toutes perfides et infâmes »
Et Juvénal ainsi priait
Postumus qui se mariait:
«Postumus, tu veux femme prendre[100b]?
Ne peux-tu donc trouver à vendre
Ou hart, ou licol, ou cordeau,
Du haut d'un pont sauter à l'eau,
Ou par fenêtre d'où la vue
Mesure une immense étendue?
Pourquoi courir si follement
A cette peine, à ce tourment?»
Le roi Phoronéus encore[101b]
Qui jadis, aucun ne l'ignore,
Ses lois au peuple grec donna,
A son lit de mort sermonna,
Comme suit, son frère Léonce:
«Mon frère, dit-il, je t'annonce
Que bien heureux j'expirerais
Si femme onc épousé n'avais.»
Et Léonce tantôt la glose
Lui demandant de cette chose:
«Tous l'ont éprouvé les maris
Et par expérience appris,
Et lorsque tu auras pris femme,
Bien le sauras-tu, sur mon âme!»
Et Pierre Abeilard l'avouait[102b],
Que l'abbesse du Paraclet,
Soeur Héloïse, son amie,
Réprimandait, ne voulant mie

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Por riens qu'il l'a préist à fame: 9095
Ains li faisoit la genne dame
Bien entendant et bien letrée,
Et bien amant, et bien amée,
Argumens à li chastier
Qu'il se gardast de marier;
Et li provoit par escritures,
Et par raisons, que sunt trop dures
Condicions de mariage,
Combien que la fame soit sage.
Car les livres avoit léus,
Et estudiés et séus,
Et les meurs feminins savoit,
Car tous essaiés les avoit;
Et requeroit que il l'amast,
Mès que nul droit n'i reclamast
Fors que de grace et de franchise,
Sans seignorie et sans mestrise,
Si qu'il péust estudier,
Tous siens, tous frans, sans soi lier;
Et li redisoit toutevoies,
Que plus plesans érent lor joies,
Et li solas plus en croissoient,
Quant plus à tart s'entrevéoient.
Mès il, si cum escript nous a,
Qui tant l'amoit, puis l'espousa
Contre son amonestement,
Si l'en meschéi ledement:
Car puis qu'el fu, si cum moi semble,
Par l'acors d'ambedeus ensemble,
D'Argenteil nonain revestue,
Fu la coille à Pierre tolue
A Paris, en son lit, de nuis,
Dont moult ot travail et ennuis,

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Pour rien sa femme devenir; 9141
Mais pour combattre son désir,
Bien entendue et bien lettrée,
Et bien aimante, et bien aimée,
Ne cessait de le supplier
De ne jamais se marier,
Et lui prouvait, par écritures
Et par raisons, que sont trop dures
Les lois du mariage à tous,
Combien soient sages les époux.
Car elle avait l'histoire lue,
Étudiée au long et sue,
Et les moeurs des femmes savait,
Par l'essai qu'elle en avait fait,
Et le priait de l'aimer telle
Sans réclamer nul droit sur elle,
Fors droit de franchise et d'amour,
Sans s'imposer et sans détour,
Et de se livrer à l'étude
Tout entier et sans servitude.
Et puis ensuite elle ajoutait
Que plus doux leur plaisir était
Et plus vive leur jouissance,
Quand plus longue était leur absence.
Mais Pierre, comme écrit nous a,
Si fort l'aimait, qu'il l'épousa
Malgré sa longue résistance,
D'où lui vint dure méchéance.
Car d'un commun accord après,
Elle ayant été, comme sais,
D'Argenteuil nonnain revêtue,
Fut la couille à Pierre tondue,
A Paris, en son lit, de nuit,
Dont eut grand' peine et grand ennui,

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Et fu puis ceste meschéance 9129
Moine de saint Denis en France,
Puis abbé d'une autre abbaie,
Puis fonda, ce dit en sa vie,
Une abbaie renomée,
Qui du Paraclet fut nomée,
Dont Heloïs fu abéesse,
Qui devant iert nonain professe,
Ele méismes le raconte,
Et escrit, et n'en a pas honte,
A son ami que tant amoit,
Que père et seignor le clamoit,
Une merveilleuse parole
Que moult de gens tindrent à fole,
Qui est escrite en ses epistres,
Qui bien cercheroit les chapitres,
Qu'el li manda par letre expresse,
Puis qu'el fu néis abéesse;
Se li empereres de Romme
Sous qui doivent estre tuit homme,
Me daignoit voloir prendre à fame,
Et faire moi du monde dame,
Si vodroie-ge miex, dist-ele,
Et Diex à tesmoing en apele,
Estre ta putain apelée,
Que empereris coronée.
Mès ge ne croi mie, par m'ame,
Conques puis fust une tel fame.
Si croi-ge que la lectréure
La mist à ce que la nature
Que des meurs feminins avoit,
Vaincre et danter miex en savoit.
Certes, se Pierres la créust,
Onc espousée ne l'éust.