Et fut depuis sa méchéance 9175
Moine de Saint-Denis en France,
Puis d'une autre abbaye abbé;
Une autre ensuite il a fondé,
Comme il le dit, bien renommée.
Qui fut du Paraclet nommée,
Dont sa mie abbesse il nomma,
Nonnain professe jusque-là.
Elle-même nous le raconte
Et même écrit, et n'a pas honte,
A son ami que tant aimait
Que père et seigneur le clamait,
Une merveilleuse parole,
Que maintes gens tiennent pour folle,
Qu'en ses épîtres trouverait
Qui bien chapitres chercherait.
Elle lui dit par lettre expresse
Aussitôt qu'elle fut abbesse:
«Oui, si l'empereur des Romains,
Sous qui doivent tous les humains
Fléchir, daignait me prendre à femme
Et faire moi du monde dame,
J'aimerais mieux, et sur ce point
Je prends Dieu lui-même à témoin,
Être ta putain appelée
Qu'impératrice couronnée.»
Mais, par mon âme, à mon avis,
Telle femme ne fut depuis.
Je crois que grâce à sa science
Et la profonde connaissance
Que du coeur féminin avait,
Mieux se vaincre et dompter savait,
Et si Pierre l'eût écoutée,
Oncques ne l'eût-il épousée.
Mariages est maus liens, 9163
Ainsinc m'aïst saint Juliens[103]
Qui pelerins errans herberge,
Et saint Lienart qui defferge[104]
Les prisonniers bien repentans,
Quant les voit à soi démentans:
Miex me venist estre alé pendre
Au jor que ge dui fame prendre,
Quant si cointe fame acointai;
Mors sui quant fame si cointe ai.
Mès, par le fiz sainte Marie,
Que me vaut ceste cointerie,
Ceste robe cousteuse et chiere
Qui si vous fait haucier la chiere,
Et tant me grieve et ataïne[105],
Tant est longue et tant vous traïne?
Por quoi tant d'orguel demenés,
Que g'en deviens tous forcenés.
Que me fait-ele de profit,
Combien qu'ele as autres profit?
A moi ne fait-ele fors nuire:
Car quant me voil à vous déduire,
Ge la trueve si encombreuse,
Si grevaine et si ennuieuse,
Que ge n'en puis à chief venir,
Ne vous i puis adroit tenir,
Tant me faites et tors et ganches
De bras, de trumiaus et de hanches,
Et tant vous alés détortant.
Ne sai comment ce va, fors tant
Que bien voi que ma druerie[106]
Ne mes solas ne vous plaist mie:
Néis au soir quant ge me couche,
Ains que vous reçoive en ma couche,
Mariage est mauvais lien; 9209
Aussi, m'assiste saint Julien[103b],
Asile aux pèlerins qui prête,
Et saint Léonard qui rachète[104b]
Les prisonniers bien repentants,
Quand vers lui les voit lamentants,
Mieux j'eusse fait de m'aller pendre
Le jour où je dus femme prendre
Et si coquette la choisis,
Si coquette que mort j'en suis.
Mais que me vaut (fils de Marie!),
Toute cette coquetterie,
Ces atours si chers, si coûteux,
Qui vous font l'air si glorieux?
Plus votre robe est longue et traîne,
Plus elle m'agace et me gêne,
Car tant d'orgueil vous a donné
Que j'en deviens tout forcené.
En quoi m'est-elle profitable?
Pour tous les autres agréable,
Toujours elle me fait gémir;
Car si je veux de vous jouir,
Je la trouve si encombrante,
Si ennuyeuse et si gênante,
Qu'à mes fins je ne puis venir
Ni dans mes bras vous retenir.
Tant faites mouvements de manches,
De reins, de jambes et de hanches,
Et tant vous allez démenant
Que ne puis rien; et clairement
Je vois que ma galanterie
Et mes jeux ne vous plaisent mie.
Et quand je me couche le soir,
Au lit prêt à vous recevoir,
Si cum prodons fait sa moillier, 9197
Là vous estuet-il despoillier:
N'avés sor chief, sor cors, sor hanche
C'une coiffe de toile blanche,
Et les treçons yndes ou vers,
Espoir sous la coiffe couvers;
Les robes et les pennes grises
Sunt lores à la perche mises
Toute la nuit pendans à l'air.
Que me puet or tout ce valair,
Fors à vendre ou à engagier?
Vif me véés-vous enragier,
Et morir de la male-rage,
Si ge ne veut tout et engage;
Car, puis que par jor si me nuisent,
Et par nuit point ne me déduisent,
Quel profit i puis-ge autre atendre,
Fors que d'engagier ou de vendre?
Ne vous, se par le voir alés,
De nule riens miex n'en valés,
Ne de sens, ne de loiauté,
Non, par Dies, néis de biauté.
Et se nuz homs, por moi confondre,
Voloit oposer ou respondre
Que les bontés des choses bonnes
Vont bien és estranges personnes,
Et que biaus garnemens font beles
Les dames et les damoiseles;
Certes quiconques ce diroit,
Ge diroie qu'il mentiroit:
Car la biautez des beles choses,
Soient violetes ou roses,
Comme tout bon mari doit faire, 9243
Vous vous dépouillez tout entière,
Où votre tête et votre sein
Couvrez d'une coiffe de lin,
Où les rubans bleus, verts et roses,
Sont clos; toutes ces belles choses,
Robes, tissus d'un prix si cher,
Toute la nuit pendent en l'air.
A quoi donc peuvent m'être utiles
Ces riens encombrants et futiles,
Fors à vendre ou bien engager?
Vous me verrez vif enrager
Et mourir de la male rage,
Si tôt ne les vends et n'engage.
Car si tout cela tant me nuit
Le jour et ne me sert la nuit,
Quel profit pourrais-je en attendre
A moins de l'engager ou vendre?
Et vous-même, pour en finir,
Si la raison pouvez ouïr,
Sachez que vous n'y gagnez guère
Ni pour la sagesse, ma chère,
Par Dieu, ni pour la loyauté,
Encore moins pour la beauté.
Et si quelqu'un, pour me confondre,
Voulait opposer ou répondre,
Que rehaussent nos qualités
Des bonnes choses les bontés,
Et que beaux ornements font belles
Les dames et les damoiselles,
Certes quiconque le dirait
Je proclame qu'il mentirait.
Car la beauté des belles choses,
Soit violettes, fraîches roses,