Flattez-la donc effrontément, 10371
Elle croira facilement,
Tant soit-elle laide prouvée,
Qu'elle est plus belle qu'une fée;
Car chacune en soi-même croit,
Combien qu'affreuse et laide soit,
Qu'elle est de mille attraits formée
Et digne en tous points d'être aimée.
Ainsi varlets beaux, preux et gents
Doivent tous être diligents
A garder leurs bonnes amies,
Sans jamais blâmer leurs folies.
Femme reproches point n'admet;
Car elle a l'esprit ainsi fait,
Que nul ne doit, s'il veut lui plaire,
Critiquer ce qu'elle veut faire;
Car pour apprendre son métier
Nul besoin n'a d'étudier.
Comme le chat sait par nature
La science d'égratignure
Et n'en peut être détourné[132b],
Toujours tout à ce sens tourné
Sans avoir onc couru l'école;
Ainsi femme fait, tant est folle,
Par son naturel jugement
Et toujours sans discernement,
Le bien, le mal, le faux, l'honnête,
Comme ils lui passent par la tête,
Rien ne fait de ce qu'elle doit,
Et les conseils fort mal reçoit.
Elle ne tient ce sens d'un maître,
Mais l'a dès lors qu'elle peut naître;
Il ne peut être détourné,
Puisqu'il est avec elle né;
Et qui chastier la vorroit, 10329
Jamès de s'amor ne jorroit.
Ainsi, compains, de vostre Rose
Qui tant est précieuse chose,
Que n'en prendriés nul avoir
Se vous la poïés avoir,
Quant vous en serés en sesine.
Si cum esperance devine,
Et vostre joie aurés pleniere,
Si la gardés en tel maniere
Cum l'en doit garder tel florete,
Lors si jorrés de l'amorete
A qui nule autre ne comper:
Vous ne troveriez son per,
Espoir, en quatorze cités.
L'Amant respond à Amis.
Cestes, fis-ge, c'est vérités,
Non, où monde, g'en suis séurs,
Tant est dous et frans ses éurs.
Ainsinc Amis m'a conforté:
En son conseil grant confort é;
Et m'est avis, au mains de fait,
Qu'il set plus que raison ne fait.
Mès ainçois qu'il éust finée
Sa raison qui forment m'agrée,
Dous-Pensers, Dous-Parlers revindrent
Qui près de moi dès lors se tindrent,
N'onc puis gaires ne me lessierent,
Mès Dous-Regars pas n'amenerent:
Nes blasmai pas quant lessié l'orent,
Car bien sai qu'amener nel' porent.
Aussi l'amant qui voudrait femme 10405
Corriger, par conseil ou blâme,
De son amour ne jouirait.
Ainsi, compagnon, il en est
De votre merveilleuse rose,
Qui tant est précieuse chose,
Que n'en prendriez nul avoir
Si la pouviez un jour avoir.
Lorsque vous l'aurez tout entière,
Compagnon, comme je l'espère,
Et que votre heur sera parfait,
Gardez-la bien et comme fait
Qui veut garder telle fleurette:
Lors jouirez de l'amourette
A qui rien n'ose comparer,
Car vous ne sauriez rencontrer
En quinze cités sa pareille.
L'Amant répond à Ami:
Oui, c'est vrai, fis-je, il n'est merveille
Au monde égale, j'en suis sûr,
A cet être si doux, si pur!
Ainsi, par cet ami si sage,
J'ai vu relever mon courage,
Et m'est avis au moins qu'il sait
Mieux parler que Raison ne fait.
Mais avant que fut terminée
Sa raison, qui si fort m'agrée,
Doux-Parler et puis Doux-Penser,
Sans jamais depuis me laisser,
Aussitôt près de moi revinrent
Et depuis lors toujours se tinrent;
Mais point ils n'amenèrent, las!
Doux-Regard, et je ne peux pas
LV
Comment l'Amant, sans nul termine,10359
Prent congié d'Amis, et chemine
Pour savoir s'il pourrait choisir
Chemin pour Bel-Acueil veir.
[Voir image]
Congié pren et m'en vois atant;
Ainsinc cum tous seus esbatant
M'en alai contreval la prée
D'erbe et de flors enluminée,
Escoutant ces dous oiselés
Qui chantoient sons novelés.
Tous les biens au cuers me faisoient
Lor douz chans qui tant me plesoient;
Mès d'une chose Amis me grieve,
Qu'il m'a commandé que j'eschieve
Le chastel, et que jà n'i tour,
Ne ne m'aille joer entour:
Ne sai se tenir m'en porrai,
Car tous jors aler i vorrai.
Lors après cele départie,
Eschivant la destre partie,
Vers la senestre m'achemin
Por querre le plus brief chemin.
Volentiers ce chemin querroie,
S'il iert trové, je m'i ferroie
De plain eslés sans contredit,
Se plus fort nel' me contredit,
Por Bel-Acueil de prison traire,
Le franc, le dous, le debonnaire.