Cette singulière manie d'introduire l'allégorie [p.438]jusque dans les descriptions était fort en vogue au moyen âge. Nous verrons tout à l'heure les combattants manier des armes fantastiques: «épées de miséricordes, lances de sanglots, écus de discrétion bordés de langues coupées, etc....» Il est curieux de mettre ici en parallèle un des plus célèbres poètes du XIIIe siècle avec nos deux compatriotes, le satirique Rutebœuf. Dans son poème la Voie de Paradis, il raconte qu'en songe il se dirigea vers le paradis. Il rencontre en chemin Pitié, sous les traits d'un homme qui le guide et lui conseille de se garder de ses ennemis: Avarice, Envie, Orgueil, etc.... Il les lui dépeint, ainsi que leur demeure. Disons tout d'abord que le poète normand est loin d'atteindre ses contemporains orléanais, quoique cependant il ne manque pas d'inspiration. Les portraits de Guillaume de Lorris sont à ceux de Rutebœuf ce qu'est «le soleil à la lune,» et la description de la maison d'Avarice ne saurait soutenir le parallèle avec celle de Fortune, dans la partie de Jehan de Meung. Rutebœuf commence ainsi sa description:
Du fondement de la meson
Vous di que tel ne vit mès hon.
Ung mur i a de félonie
Tout destrempé à vilonie;
Li sueil sunt de desesperance
Et li pommel de mescheance;
Li torchéis est de haïne, etc....
De même la nef de Renard le Novel dans le Roman de ce nom.
Li fons est de male pensée
Et s'est de traïson bordée,
Et clauwée de vilonnie,
Et de honte très bien poïe, etc....
[p.439]tandis que celle de Noble, le Lion, n'est construite que de bonne pensée, fine amour, courtoisie et mainte vertu.
Cet abus de l'allégorie se perpétua beaucoup plus longtemps qu'on ne pourrait le supposer, car nous voyons Cervantès encore, dans son Voyage au Parnasse, bâtir son navire fantastique de matériaux tout aussi fabuleux, tels qu'élégies, chansons, drames, odes, etc.
Vers 12702-12814. Menesterel, de manus et histrio, étymologie qui paroît plus sûre que celle de ministelli quasi parvi ministri, rapportée par Du Cange, Dissert. V sur l'histoire de saint Louis. On appeloit ainsi celui qui alloit jouer des instruments de musique, chanter des chansons ou donner des aubades à la porte de celle qu'il aimoit: ce nom est resté à tous ceux qui jouent de quelque instrument pour de l'argent; mais il n'y a plus que les violons de campagne à qui on le donne.
On faisoit anciennement grand cas des menestriers. On lit dans Froissard que le duc de Lancastre donna aux menestriers, qui avoient bien joué, cent nobles, et que le duc de Touraine donna, tant aux hérauts qu'aux menestriers, la somme de cinq cents livres, et qu'il les revêtit de draps d'or et fourrés de fin menu vair, lesquels draps furent estimés à 200 francs. (Lantin de Damerey.)
N'en déplaise à M. Lantin, c'est son adversaire qui est dans le vrai: ménestrel vient de ministerellus, diminutif de minister.(P.M.)