Est-il greignor forsenerie12487.
Que d'essaucier chevalerie,
Et d'amer gens nobles et cointes
Qui robes ont gentes et jointes?
S'il sunt tex gens cum il aperent,
Si net cum netement se perent,
Que lor diz s'acort à lor fais,
N'est-ce grant duel et grans sorfais,
S'il ne vuelent estre ypocrite?
Tel gens puist estre la maudite!
Jà certes tiex gens n'amerons,
Mès Beguins à grans chaperons[41]
As chieres pasles et alises,
Qui ont ces larges robes grises
Toutes fretelèes de crotes,
Hosiaus froncis et larges botes
Qui resemblent borce à caillier:
A ceux doivent princes baillier
A governer eus et lor terre,
Ou soit par pais, ou soit par guerre.
A ceus se doit princes tenir
Qui vuet à grant honor venir;
Et s'il sunt autres qu'il ne semblent,
Qu'ainsinc la grâce du monde emblent,
Là me voil embatre et fichier,
Por décevoir et por trichier.
[Si ne voil-ge pas por ce dire[42]
Que l'en doie humble habit despire,
Por quoi dessous orgoil n'abit:
Nus ne doit haïr por l'abit
Le povre qui s'en est vestus;
Mès Diex nel' prise deus festus,
S'il dist qu'il a lessié le monde,
Et de gloire mondaine habonde,

[p.141]

Est-il pire forcennerie12589.
Que d'exalter chevalerie
Et d'aimer ces nobles, ces grands
Aux habits coquets et brillants?
Si tels ils sont comme ils paraissent
Et nobles comme ils le professent,
Leurs dits si confirment leurs faits,
N'est-ce grand deuil et grand excès?
Si telle engeance être hypocrite
Ne daigne, qu'elle soit maudite!
Jamais telle gent n'aimerons;
Mais Béguins à grands chaperons[41b]
Que l'on voit partout sur la terre
Cheminer le visage austère
Et plat, les traits longs, amaigris
Et drapés dans leur manteau gris
Haché de vermine et de crottes,
Chausses tombant dessus leurs bottes
Ainsi que filets à cailler.
A ceux-là doit prince bailler
A gouverner toute sa terre
Et lui, soit en paix, soit en guerre,
A eux se doit prince tenir
Qui veut à grand honneur venir.
Ils sont tout autres qu'on ne pense;
Mais des gens ont la confiance,
Donc avec eux me veux ficher
Pour mieux décevoir et tricher.
[Je ne veux pas par là vous dire[42b]
Que l'on doive humble habit proscrire
S'il ne couvre un cœur orgueilleux.
On ne doit pas le malheureux
Mépriser pour sa pauvre mise;
Mais Dieu deux fétus ne le prise

[p.142]

Et de delices vuet user.12521.
Qui puet tel beguin escuser,
Tel papelart, quant il se rent,
Puis va mondains déliz querant,
Et dist que tous les a lessiés,
S'il en vuet puis estre engressiés?
C'est li mâtins qui gloutement
Retorne à son vomissement.]
Mès à vous n'osé-ge mentir,
Car se ge péusse sentir
Que vous ne l'aparcéussiés,
Là menchoigne où poing éussiés,
Certainement ge vous boulasse:
Jà por pechié ne le lessasse;
Si vous poré-ge bien faillir,
S'ous m'en deviés mal baillir[43].
L'Acteur.
Le Diex sorrist de la merveille,
Chascuns s'en rist et s'en merveille,
Et dient: Ci a biau sergent,
Où bien se doivent fier gent.
Le Dieu d'Amours.
Faulx-Semblant, dist Amors, di-moi.
Puisque de moi tant t'aprimoi,
Qu'en ma cort si grant pooir as,
Que rois des ribaus i seras,
Me tendras-tu ma convenance?

[p.143]

S'il dit que le monde a quitté,12623.
Et poursuit d'une autre côté
Délices et gloire mondaine.
Quand il se fait moine, sans peine
Pour des plaisirs mondains jouir,
Quand il dit qu'il les veut tous fuir
Et pourtant nul ne se refuse,
Tel papelard n'a pas d'excuse.
C'est le chien qui gloutonnement
Retourne à son vomissement.]
Ne croyez pas que vous je leurre;
Car si j'avais pu croire une heure
Que vous n'eussiez rien aperçu,
Vous auriez les poings dans ma glu
Déjà, je vous le certifie;
Pour rien mon rôle je n'oublie.
Aussi de moi gardez-vous bien,
Traître suis, je vous en prévien[43b].
L'Auteur.
Le Dieu sourit de la merveille;
Chacun s'en rit, s'en émerveille
Et dit: Vrai, c'est un beau sergent
En qui peut se fier la gent.
Le Dieu d'Amour.
Faux-Semblant, dit Amour, de grâce
Puisque t'ai mis en telle place
Et qu'en ma cour tel pouvoir as
Que chef des troupes y seras
Me tiendras-tu ma convenance?

[p.144]

Faux-Semblant.
Oïl, gel' vous jure et fiance;12546.
N'onc n'orent sergent plus leal
Vostre pere ne vostre eal.
Amours.
Comment! c'est contre ta nature.
Faux-Semblant.
Metés-vous en à l'aventure;
Car se pleges en requerés,
Jà plus aséur n'en serés,
Non voir, se g'en bailloie ostages,
Ou letres, ou tesmoings, ou gages.
Car, à tesmoing vous en apel,
L'en ne puet oster de sa pel
Le leu, tant qu'il soit escorchiés,
Jà tant n'iert batu ne torchiés.
Cuidiés-vous que ne triche et lobe,
Por ce se ge vest simple robe,
Sous qui j'ai maint grant mal ovré?
Ja par Diex mon cuer n'en movré;
Et se j'ai simple chiere et coie,
Que de mal faire me recroie?
M'amie Contrainte-Astenance
A mestier de ma porvéance:
Pieçà fust morte et mal-baillie,
S'el ne m'éust en sa baillie;
Lessiés-nous li et moi chevir.

[p.145]