Que sur soi goutte ne répande,14163.
Car trop avide et trop gourmande,
La pourraient convives tenir,
Ceci lui voyant advenir.
Qu'oncques sa coupe elle ne touche
Tant qu'aura morceaux en la bouche,
Et la doit si bien essuyer,
Que ne laisse graisse briller
Sur sa lèvre supérieure;
Car si peu que graisse y demeure,
On voit ils flotter sur le vin
D'aspect et malpropre et vilain.
Qu'elle ne boive à perdre haleine
Gobelet plein ou coupe pleine,
Mais boive petit à petit,
Combien qu'elle ait grand appétit,
Plutôt souvent, avec mesure,
Pour que les autres, d'aventure,
Ne disent qu'elle engorge trop
Et que trop boive à plein goulot,
Mais délicatement le coule.
Le bord par trop qu'elle n'engoule,
Comme maintes nourrices font,
Qui sottes et gloutonnes sont,
Et tant à grands flots s'en entonnent
Que s'étourdissent et s'étonnent,
Et versent vin en leur gosier
Comme en botte de cavalier.
Et bien veille que ne s'enivre[73b],
Car ni l'homme ni la femme ivre
Ne saurait garder un secret.
Quand femme en tel état se met,
Plus n'est en elle de défense,
Elle dit tout ce qu'elle pense,
Et est à tous abandonnée,14053.
Quant à tel meschief s'est donnée.
Et se gart de dormir à table,
Trop en seroit mains agréable.
Trop de ledes choses aviennent
A ceus qui tex dormirs maintiennent.
Ce n'est pas sens de sommeillier
Es leus establis à veillier;
Maint en ont esté decéu,
Et maintes fois en sunt chéu
Devant, ou derriers, ou de coste,
Brisent ou bras, ou teste, ou coste.
Gart que tex dormirs ne la tiengne:
De Palinurus li soviengne
Qui governoit la nef Énée:
Veillant l'avoit bien governée,
Mès quant dormir l'ot envaï,
Du governail en mer chaï,
Et des compaignons noia près,
Qui moult le plorerent après.
Si doit la dame prendre garde
Que trop à joer ne se tarde;
Car el porroit bien tant atendre
Que nus n'i vodroit la main tendre.
Querre doit d'amors le deduit,
Tant cum jonesce la deduit,
Car quant viellesce fame assaut,
D'amors pert la joie et l'assaut.
Le fruit d'amors, se fame est sage,
Coille en la flor de son aage:
Car tant pert de son tens, la lasse!
Cum sans joïr d'amors en passe.
Et s'el ne croit ce mien conseil
Que por commun profit conseil,
Et de tous est à la merci14197.
Lorsqu'elle se dégrade ainsi.
Puis n'aille pas dormir à table;
Trop en serait moins agréable;
Car sottise est de sommeiller
Dans les lieux où l'on doit veiller,
Et trop laides choses adviennent
A ceux que tels dormirs surprennent,
Car maints en ont pâti souvent
Et brisé se sont, en tombant
De côté, devant ou derrière,
Tète ou bras, ou côtes par terre.
Qu'elle chasse le somme intrus
Et songe au vieux Palinurus
Qui gouvernait la nef d'Énée;
Veillant l'avait bien gouvernée,
Mais quand au dormir succomba
Du gouvernail en mer tomba,
Et périt devant l'équipage
Qui pleura longtemps son naufrage.
Puis doit la dame retenir
De trop ne tarder à jouir,
Car pourrait-elle trop attendre
Que nul n'y vînt plus la main tendre.
Quérir doit d'Amour le déduit
Tant que jeunesse lui sourit.
Cueillir doit à la fleur de l'âge
Le fruit d'amour, si femme est sage.
Car lorsque l'aissaillent les ans,
Tôt s'éteint le plaisir des sens.
Autant perd de son temps, la lasse,
Que, sans jouir d'amour, en passe!
Et trop tard s'en repentira
Quand vieillesse la flétrira,
Sache que s'en repentira14087.
Quant viellesce la fîatira[74].
[Mès bien sai qu'eles m'en creront,
Au mains ceus qui sages seront,
Et se tendront as rigles nostres,
Et diront maintes parternostres
Por m'ame quant ge serai morte,
Qui les enseigne ore et conforte:
Car bien sai que ceste parole
Sera léue en mainte escole.
Biaus très-douz filz, se vous vivés,
Car bien voi que vous escrivés
Où livre du cuer volentiers
Tous mes enseignemens entiers;
Et quant de moi departirés,
Se Diex plest, encor en lirés,
Et en serés mestre cum gié,
Ge vous doing de lire congié
Maugré tretous les chanceliers,
Et par chambres et par celiers,
En prés, en jardins, en gaudines,
Sous paveillons et sous cortines,
Et d'enformer les escoliers
Par garderobes, par soliers,
Par despenses et par estables,
Se n'avés leus plus délitables.
Mès que ma leçon soit léuë,
Quant vous l'aurés bien retenuë.]
Et gart que trop ne soit enclose,
Car quant plus à l'ostel repose,
Mains est de toutes gens véuë,
Et sa biauté mains congnéuë,
Mains convoitie et mains requise.
Sovent voise à la mestre église,
Si ne croit mon conseil si sage14231.
Pour notre commun avantage[74b].
[Mais bien sais qu'elles me croiront,
Celles au moins qui sages sont,
Et se tiendront aux règles nôtres
Et diront maintes patenôtres
Pour mon âme, quand je mourrai,
Qui tant instruites les aurai.
Car bien sais que cette parole
Sera lue en plus d'une école.
Beau très-doux fils, si vous vivez
(Car bien vois que vous écrivez
De votre cœur dedans le livre
Tous mes préceptes pour les suivre,
Et quand de moi départirez,
A Dieu plaise, encor les lirez,
Et comme moi deviendrez maître),
En mon nom faites-les connaître
Malgré tretous les chanceliers,
Et par chambres et par celliers,
Par prés, et jardins et collines,
Sous bosquets, pavillons, courtines.
Instruisez tous les écoliers
Par garde-robes et greniers,
Par offices et par étables,
Si n'avez lieux plus délectables;
Mais que mes préceptes soient lus
Quand les aurez bien retenus.]
Femme ne doit trop rester close,
Car plus à la maison repose,
Moins on la voit, moins sa beauté
Des connaisseurs de la cité
Excitera la convoitise.
Que souvent elle aille à l'église