Elle ne sait comment choisir,14333.
Pour une en veut mille assaillir.
Ainsi doit femme partout tendre
Ses rets pour tous les hommes prendre,
Car puisqu'elle ne peut savoir
Desquels d'abord la grâce avoir,
Pour un au moins tirer vers elle,
Que tous de son croc les harcelle.
Ne tardera lors à venir
Qu'elle n'en doive aucun tenir,
Voire plusieurs, par aventure
(Car art aide moult à nature),
De fous entre tant de milliers,
Et qui lui frotte flancs et pieds.
Et si plusieurs elle en accroche
Qui tous la veuillent mettre en broche,
Qu'en ses rendez-vous amoureux
Même heure elle ne donne à deux;
Se rencontrant plusieurs ensemble
Ils verraient sa ruse, il me semble,
Et bien pourraient-ils la laisser,
Ce qui moult, pourrait l'abaisser.
Car, pour le moins, y perdrait-elle
Ce que contient leur escarcelle;
Or rien ne leur doit onc laisser
Dont ils se puissent engraisser,
Mais en tel état les réduire
Qu'ils meurent de misère et d'ire
Pendant qu'elle s'enrichira;
Ce que leur laisse elle perdra.
Surtout qu'aimer pauvre homme n'aille,
Car rien n'est que pauvre homme vaille;
Ovide et Homère indigents[77b]
Ne vaudraient deux vomissements.
Ne ne li chaille d'amer hoste,14219.
Car, ainsinc cum il met et oste
Son cors en divers herbergages,
Ainsinc li est li cuers volages.
Hoste amer ne li lo-ge pas,
Mais toutevois en son trespas
Se deniers ou joiaus li offre,
Prengne tout et mete en son coffre,
Et face lors cil son plesir,
Ou tout en haste, ou à lesir.
Et bien gart qu'el n'aint ne ne prise[78]
Nul homme de trop grant cointise,
Ne qui de sa biauté se vante,
Car c'est orgoil qui si le tente.
Si s'est en l'ire Diex boutés
Homs qui se plest, jà n'en doutés:
Car ainsinc le dit Tholomée
Par qui fu moult science amée:
Tex n'a pooir de bien amer,
Tant a mauvès cuer et amer;
Et ce qu'il aura dit à l'une,
Autant dira-il à chascune,
Et pluseurs en revet lober,
Por eus despoillier et rober.
Mainte complainte en ai véue
De pucele ainsinc décéuë.
Et s'il vient aucuns prometieres,
Soit loiaus homs, ou hoquelieres,
Qui la vueille d'amors prier,
Et par promesse à soi lier;
Et cele ausinc li repromete,
Mais bien se gart qu'el ne se mete
Que jamais surtout elle n'aime14367.
Aucun étranger; car de même
Qu'il héberge en maint logement
Son corps, de même assurément
Il doit avoir le cœur volage;
Qu'étranger n'aime, s'elle est sage,
Avant tout je le lui défend.
En son passage si pourtant
Deniers ou joyaux il lui offre,
Que tout prenne et mette en son coffre,
Et qu'il fasse alors son plaisir
Ou tout en hâte, ou à loisir.
Surtout que nul homme elle n'aime[78b]
Par trop amoureux de lui-même,
Qui se vante de sa beauté;
Par l'orgueil seul il est tenté.
Car ainsi le dit Ptolémée
Par qui fut moult science aimée:
«Tel homme ne peut bien aimer
Tant est son cœur vil et amer;
Car ce qu'il aura dit à l'une,
Autant dira-t-il à chacune,
Cherchant à plusieurs enjoler
Pour les dépouiller et voler,
Et j'ai mainte plainte entendue
De damoisele ainsi déçue.
Ceux-là des Dieux sont détestés,
Qui tant s'admirent, n'en doutez.»
S'il vient grand faiseur de promesses,
Loyal ou chercheur de finesses,
Qui la veuille d'amour prier
Et par promesse à soi lier,
Qu'elle aussi n'hésite à promettre;
Mais bien veille à ne pas se mettre,
Por nule riens en sa manoie,14251.
S'el ne tient ainçois la monoie:
Et s'il mande riens par escrit,
Gart se cil faintement escrit,
Ou s'il a bonne entencion
De fin cuer sans decepcion.
Après li rescrive en poi d'ore,
Mès ne soit pas fait sans demore.
Demore les Amans atise
Mais que trop longue ne soit prise;
Et quant ele aura la requeste
De l'amant, gart que ne se heste
De s'amor du tout otroier;
Ne ne li doit du tout noier,
Ains le doit tenir en balance,
Qu'il ait paor et esperance.
Et quant cil plus la requerra,
Et cele ne li offerra
S'amor qui si forment l'enlace,
Gart soi la dame que tant face
Par son engin et par sa force
Que l'espérance adès enforce,
Et petit à petit s'en aille
La paor, tant qu'ele defaille,
Et qu'il facent pez et concorde.
Cele qui puis à li s'acorde,
Et qui tant set de guiles faintes,
Diex doit jurer, et sainz et saintes,
C'onc ne se volt mès otroier
A nul, tant la séust proier;
Et die: «Sire, c'est la somme,
Foi que doi saint Pere de Romme,
Par fin amor à vous me don,
Car ce n'est pas por vostre don:
Pour rien au monde, en son pouvoir,14401.
Si l'argent n'est dans le tiroir.
Si par écrit il la courtise,
Qu'elle veille si c'est feintise,
Ou s'il a bonne intention
De fin cœur sans déception,
Et brèvement lors lui récrive,
Mais à répondre ne soit vive
(Retard attise les amants),
Sans tarder non plus trop longtemps.
Et quand ouïra la prière
D'un amant, qu'elle se modère;
Point ne lui doit tout octroyer,
Son cœur, ni tout lui dénier;
Mais le doit tenir en balance
Entre la peur et l'espérance.
Plus celui-là la pressera,
Moins vite elle lui offrira
Son amour, qui si fort l'enlace;
Mais que la dame si bien fasse,
Résistant de tout son pouvoir,
Que toujours croisse en lui l'espoir,
Et petit à petit s'efface
La peur, si bien que toute passe,
Et qu'ils fassent leur paix tous deux.
Elle alors, comblant tous ses vux,
Et qui tant sait de ruses feintes,
Doit jurer Dieu et saints et saintes
Qu'à nul ne se voulut bailler,
Jamais, tant la sût-il prier,
Et dise: «Enfin je suis vaincue,
Par la foi au saint Père due,
De fin amour à vous me rends;
Et ce n'est pas pour vos présents,