Mais je défends bien à la dame14503.
De rien lui rendre, sur mon âme.
Lors si de ses amis survient
Un second (car toujours en tient,
Plaise à Dieu, plusieurs en réserve,
Et toutefois son cœur conserve,
Car en nul d'eux, tout ne l'a mis,
Bien que les nommât ses amis),
Qu'alors se plaigne, en femme sage,
Que sa belle robe est en gage,
Que chaque jour à l'usurier
Elle a recours, affreux métier,
Dont tant son cœur est à mésaise
Que rien ne fera qu'il lui plaise
S'il ne lui rend ses gages tôt.
Et le varlet, si c'est un sot
Qui bien garnie ait la sacoche,
Mettra soudain main à la poche,
Ou lui saura bien procurer
De quoi ses gages délivrer,
Qui d'être rachetés n'ont cure,
Car tout fut léans, je vous jure,
Pour le pigeon, d'abord serré
En aucun coffre bien ferré.
Du reste, elle dira qu'il cherche
Dedans sa huche ou sur sa perche,
S'il ne la croit absolument,
Tant qu'à la fin elle ait l'argent.
Que de même le tiers pressure
Et lui demande une coiffure,
Ou robe, ou ceinture d'argent,
Pour ses besoins deniers comptant;
Et ne pouvant la satisfaire,
Si pour la conforter, lui plaire,

[p.264]

Face li les oreilles sordes;14383.
Ne croie riens, que ce sunt bordes,
Trop sunt tuit apers mentéors.
Plus m'ont menti li flatéors,
Et fois et seremens jadis,
Qu'il n'a de sainz en paradis.
Au mains puisqu'il n'a que poier,
Face au vin son gage envoier
Por deus deniers, por trois, por quatre,
Ou voise hors aillors esbatre.
Si doit fame, s'el n'est musarde,
Faire semblant d'estre coarde,
De trembler, d'estre paoreuse,
D'estre destrainte et angoisseuse,
Quant son ami doit recevoir,
Et li face entendre de voir,
Qu'en trop grant peril le reçoit,
Quant son mari por li deçoit,
Ou ses gardes, ou ses parens;
Et que se la chose ert parens
Qu'ele vuet faire en repostaille,
Morte seroit sans nule faille;
Et jurt qu'il ne puet demorer,
S'il la devroit vive acorer:
Puis demeurt à sa volenté,
Quant el l'aura bien enchanté.
Si li redoit bien sovenir,
Quant ses amis devra venir;
S'el voit que nus ne l'aparçoive,
Par la fenestre le reçoive,
Tout puist-ele miex par la porte,
Et jurt qu'ele est destruite et morte,

[p.265]

Il promet de pied et de main14537.
De l'apporter le lendemain,
Qu'elle lui fasse oreilles sourdes
Sans se laisser prendre à ses bourdes.
Tous les hommes sont des menteurs,
Plus m'ont fait jadis les flatteurs
De serments, de promesses feintes,
Qu'il n'est au ciel de saints ni saintes!
Qu'au moins, s'il n'a de quoi payer,
Fasse au vin son gage envoyer
Pour deux deniers ou trois, ou quatre,
Ou tôt dehors s'en aille ébattre.
S'elle n'est sotte, maintenant
Femme devra faire semblant
De trembler et d'être peureuse,
Moult inquiète et angoisseuse
Quand doit son ami recevoir,
Et lui faire clairement voir
A quels périls elle s'expose
Lorsque pour lui tromper elle ose
Époux et gardiens et parents,
Et que si son secret céans
Était surpris, ce que redoute,
Morte serait sans aucun doute,
Et qu'il ne peut là demeurer
La dût-il vivante écurer;
Puis enfin qu'il reste à sa guise
Quand moult verra son âme prise.
Puis il lui doit bien souvenir
Quand son ami devra venir:
S'elle voit qu'on ne l'aperçoive,
Qu'à la fenêtre le reçoive
Quand voire à l'huis le pourrait mieux,
Jurant qu'ils sont perdus tous deux

[p.266]

Et que de li seroit néans,14415.
Se l'en savoit qu'il fust léans:
Nel' garroient armes esmoluës[79]
Heaumes, haubers, pex ne maçuës,
Ne husches, ne clotes, ne chambres,
Qu'il ne fust depeciés par membres.
Puis doit la dame souspirer,
Et soi par semblant aïrer,
Et l'assaille et li core sore,
Et die que si grant demore
N'a-il pas faite sans raison,
Et qu'il tenoit en sa maison
Autre fame, quelqu'ele soit,
Dont li solas miex li plesoit,
Et qu'ore est-ele bien traïe,
Quant il l'a por autre enhaïe;
Et doit estre lasse clamée,
Quant ele aime sans estre amée.
Et quant orra ceste parole,
Cil, qui la pensée aura fole,
Si cuidera tout erraument
Que cele l'aint trop loiaument,
Et que plus soit de li jalouse
C'onc ne fu de Venus s'espouse
Vulcanus, quant il l'ot trovée
Avecques Mars prise provée[80]
[Es laz qu'il ot d'arain forgiés.
Les tenoit andeus en fors giés,
Où geu d'amors joinz et liés,
Tant les ot le fol espiés.

[p.267]

Et que c'en est fait de leur vie14571.
S'ils sont pris en telle frairie:
Ne les garantiraient cimiers,
Masses ni pieux, ni boucliers,
Ni huches, ni fosses, ni chambres,
D'être tout dépecés par membres.
Puis doit la dame soupirer,
Par feinte se désespérer,
Lui courir sus en grand' démence,
Criant qu'une si longue absence
Il n'a pas faite sans raison,
Car il tenait en sa maison,
Bien le sait, une autre maîtresse
Dont il préfère la caresse,
Qu'elle languit dans l'abandon
Pour une autre, à grand' trahison,
Et doit chétive être clamée
Quant elle aime sans être aimée.
Et lui de croire incontinent
Qu'elle l'adore éperdûment
(Car, cette parole entendue,
Il aura la tête perdue),
Et que de lui jalouse est plus
Qu'oncques de sa femme Vénus
Ne fut Vulcain, quand l'eut trouvée
Avecque Mars prise prouvée[80b].
[Es lacs d'airain par lui forgés
Tous deux les tenait engagés
Dedans leur amoureuse étreinte,
Tant le fol sut cacher sa feinte!

[p.268]