Qui sa mie aimât fermement.14897.
Celui-là me remerciant,
Retourné s'en fût à sa dame
A qui toute appartient son âme;
Mais il est peu de tels amants.
Encor, Dieu m'aide et saint Amans,
Si celui-là, j'en suis bien sûre,
S'était avec moi, d'aventure,
Entretenu tout à loisir,
Fût-il franc, voulût-il mentir,
Fût-il séculier ou d'église,
Ceint de cuir rouge ou corde grise,
Quelque chaperon qu'il portât,
Il eût fallu qu'il succombât
Et déclarât tantôt sa flamme,
Soit qu'il s'aperçût que mon âme
Brûlait d'un semblable désir
Ou le voulût, sans plus, souffrir.
Ainsi Nature nous maîtrise
Qui nos cœurs au plaisir attise;
Pour ce devons-nous moins blâmer
Vénus, cher fils, de Mars aimer.
Quand des Dieux la troupe moqueuse
Vit en leur étreinte amoureuse
Mars et Vénus, plus d'un aurait[87b]
Aimé mieux être leur jouet
Et de Mars occuper la place;
Et dam Vulcain en sa disgrâce[88b]
Deux mille marcs aurait donné
Pour n'être pas ainsi berné.
Car eux qui tel affront subirent
Quand leurs amours dévoilés virent,
Dès lors firent, l'huis grand ouvert,
Ce qu'ils soulaient faire à couvert,
N'onques puis du fet n'orent honte,14773.
Que li Diex tindrent d'eus lor conte,
Et tant publierent la fable,
Qu'el fu par tout le ciel notable.
S'en fu Vulcanus plus iriés,
Quant fu plus li fais empiriés;
N'onques puis n'i pot conseil metre,
Ainsinc cum tesmoigne la letre.
Miex li venist estre soffers,
Qu'avoir au lit les laz offers,
Et que jà ne s'en esméust;
Mès fainsist que rien n'en séust,
S'il vosist avoir bele chiere
De Venus, que tant avoit chiere.
Si se devroit cis prendre garde
Qui sa fame ou s'amie garde,
Et par son fol aguet tant euvre,
Que provée la prent sor l'euvre:
Car sache que pis en fera,
Quant prise provée sera;
Ne cil qui du mal felon art,
Que si l'a prise par son art,
Jamès n'en aura, puis la prise,
Ne biau semblant, ne bon servise:
Trop est fors maus que jalousie,
Qui les amans art et soussie.][Voir la note 79]
Mais ceste a jalousie fainte,
Qui faintement fait tel complainte,
Et amuse ainsinc le musart,
Quant plus l'amuse, et cil plus art.
Et s'il ne s'en daigne escondire,
Ains die por li metre en ire,
Qu'il a voirement autre amie,
Gart que ne s'en corroce mie.
Et depuis burent toute honte,14931.
Et les Dieux en firent tel conte,
Et le scandale devint tel
Qu'il fut connu par tout le ciel,
Et Vulcain s'en fut de colère
D'avoir empiré son affaire;
Jamais n'y put remédier,
Ainsi fit-il un sot métier.
Plutôt qu'en ses lacs les étreindre,
Il eût dû souffrir sans se plaindre
Et jamais ne s'en émouvoir,
Et feindre de ne rien savoir
Pour que Vénus, à lui si chère,
Lui fît encore belle chère.
Donc, il ne faut pas l'oublier,
Nul ne devra femme épier
Jusqu'à ce que par sa sottise
Il l'ait en flagrant délit prise;
Car pis encore elle fera
Quand sur le fait prise sera,
Et lui que le mal félon grise
Quand par son art il l'aura prise,
N'en aura plus dorénavant
Nulle faveur ni beau semblant.
Trop est dur mal que Jalousie
Qui les amants brûle et soucie.]
Mais est jalouse feintement
Qui si fort tance son amant,
Et s'amuse de sa sottise;
Plus s'en amuse et plus l'attise.
Mais si lui, sans parer les coups,
Disait, pour la mettre en courroux,
Qu'il a certes une autre amie,
Qu'elle ne s'en courrouce mie,
Jà soit ce que semblant en face,14807.
Se cil autre amie porchace,
Jà ne li soit à ung bouton
De la ribaudie au glouton;
Mès face tant que cil recroie,
Por ce que d'amer ne recroie,
Qu'el voille autre ami porchacier,
Et qu'el nel' fait fors por chacier
Celi dont el vuet estre estrange:
Car bien est drois que s'en estrange,
Et die: «Trop m'avés meffait,
Vengier m'estuet de ce meffait,
Puisque vous m'avés faite coupe,
Ge vous ferai d'autel pain soupe.»
Lors sera cil en pire point
C'onques ne fu, s'il l'aime point,
Ne ne s'en saura déporter;
Car nus n'a pooir de porter
Grant amor ardamment où pis,
S'il n'a paor d'estre acoupis.
Lors resaille la chamberiere,
Et face paoreuse chiere,
Et die: Lasse! mortes sommes,
Mes sires, ou ne sai quex hommes,
Est entrés dedans nostre court.
Là convient que la dame court
Et entrelest toute besoingne,
Mès le valet ainçois repoingne
En four, en estable, ou en huche,
Jusqu'à tant que l'en le rehuche.
Quant ele iert ariers là venuë,
Cil qui désire sa venuë,
Vodroit lors estre aillors, espoir,
De paor et de desespoir.
Disant qu'à l'égal d'un bouton14965.
Il lui chaut que ce vil glouton,
S'il veut, recherche une autre amie,
Quand sait qu'il n'en a point envie;
Mais lui fasse croire à son tour,
Pour mieux exciter son amour,
Qu'elle veut à quelque autre plaire,
Uniquement pour se défaire
De lui, qu'elle ne connaît plus,
Et dise: «Il est juste, au surplus,
Puisque m'avez faite cocue,
Puisque notre amour est rompue,
De vous faire, pour me venger,
De même pain soupe manger.»
Alors sera sa peine extrême,
Comme on n'en vit oncques, s'il l'aime;
Il n'aura plus aucun plaisir;
Car nul n'a pouvoir de sentir
En son cœur une flamme ardente,
Que cocuage ne tourmente.
La chambrière alors soudain
Vienne le front d'angoisse plein:
«Nous sommes mortes, sur mon âme,
Messire ou ne sais qui, madame,
Est entré dedans notre cour!»
A ce cri lors la dame court,
Laissant là sa besogne toute,
Mais tout d'abord le varlet boute
En étable, en huche ou en four,
Jusqu'à tant qu'après long séjour
Enfin la dame l'en retire.
Et lui qui son retour désire,
Voudrait sans doute ailleurs se voir,
Transi de peur, de désespoir.