Qu'ils ne touchent ensemble terre,15067.
Lors jouissance auront plénière.
Ne goûte-t-elle aucun plaisir[90b]?
Feindre doit de trop en sentir,
Et feigne et fasse tous les signes
Qu'elle sait être en plaisir dignes,
Et se montre heureuse du jeu,
Qu'elle ne prise prou ni peu.
Et s'ils sont convenus d'avance
Que la dame ira, par prudence,
Le trouver en son propre hôtel,
Que son calcul alors soit tel,
Le jour qu'elle devra s'y rendre,
Que se fasse un petit attendre
Pour qu'il en ait plus grand désir
Avant de prendre son plaisir.
Jeu d'amour qui se fait attendre
Plus qu'à son heure paraît tendre,
Et le cœur en est moins tenté
Qui le goûte à sa volonté.
Quand en l'hôtel sera venue,
Où tant chère sera tenue,
Qu'elle lui jure par serment
Que son jaloux là-bas l'attend,
Qu'elle en frémit et tremble toute
Et que trop durement redoute
De se voir battre et malmener
Quand il lui faudra retourner;
Mais comment qu'elle se lamente,
Soit que vrai dise ou qu'elle mente,
Qu'elle dissimule sa peur
Ou sûre feigne la terreur,
Pour que l'amour plus doux leur semble
Quand leurs ébats prendront ensemble.
Et s'el n'a pas loisir d'aler14939.
A son hostel à li parler,
Ne recevoir où sien ne l'ose,
Tant la tient li jalous enclose,
Lors le doit, s'el puet, enivrer,
Se miex ne n'en set délivrer.
Et se de vin nel' puet faire yvre,
D'erbes puet avoir une livre,
Ou plus ou mains, dont sans dangier
Li puet faire boivre ou mangier:
Lors dormira cil si formant,
Qu'il li lerra faire en dormant
Tretout quanque cele vorra,
Car destorner ne l'en porra.
De sa mesnie, s'ele-l'a,
Envoit ci l'ung, et l'autre là,
Ou par legiers dons les deçoive,
Et son ami par eus reçoive.
Ou les repuet tous abevrer,
Se du secré les vuet sevrer;
Ou, s'il li plest, au jalous die:
Sire, ne sai quel maladie,
Ou fievre, ou goute, ou apostume,
Tout le corps m'embrase et alume;
Si m'estuet que j'aille as estuves,
Tant aions-nous ceans deus cuves,
N'i vaudroit riens baing sans estuve,
Por ce convient que ge m'estuve.
Quant li vilains aura songié,
Li donra-il, espoir, congié,
Combien qu'il face lede chiere,
Mès qu'ele maint sa chamberiere,
Ou aucune soe voisine,
Qui saura toute sa convine,
S'elle n'a pas loisir d'aller15101.
En son hôtel à lui parler
Ni recevoir au sien ne l'ose,
Tant la tient son jaloux enclose,
Celui-ci lors doit enivrer,
Si mieux ne s'en peut délivrer;
Et si le vin point ne l'enivre,
D'herbes qu'elle prenne une livre,
Ou plus, ou moins, dont sans danger
Lui fasse ou boire ou bien manger.
Lors dormira si bien notre homme
Qu'il la laissera dans son somme
Faire tout ce qu'elle voudra,
Puisqu'empêcher ne l'en pourra.
Lors que des gens à son service
Aussitôt elle s'affranchisse,
Et, suivant ce qu'elle en aura,
Ci l'un envoie et l'autre là,
Ou de légers dons les déçoive
Et par eux son ami reçoive.
Eucor les peut-elle enivrer
Si du secret les veut sevrer,
Ou, s'il lui plaît, qu'au jaloux die:
«Je ne sais quelle maladie,
Fièvre, goutte ou sourde douleur
M'embrase et le corps et le cœur.
J'irai, s'il vous plaît, aux étuves,
Quoique céans ayons deux cuves;
Bain sans étuve n'y fait rien;
Pour ce m'étuver il convient.»
Lors, tout en faisant la grimace,
Le vilain un moment rêvasse
Et congé lui donne à la fin;
Mais que sa chambrière au bain
Et son ami, espoir, r'aura,14973.
Et cele ausinc tout resaura.
Lors s'en ira chez l'estuvier,
Mès jà ne cuve ne cuvier
Par aventure n'i querra,
Mès o son ami se gerra,
Se n'est, por ce que bon lor semble,
Que baignier se doivent ensemble:
Car il la puet ilec atendre.
S'il set que cele part doit tendre.
Nus ne puet metre en fame garde,
S'ele-méisme ne se garde:
Se c'iert Argus qui la gardast,
Qui de ses cent yex l'esgardast,
Dont l'une des moitiés veilloit,
Et l'autre moitié sommeilloit,
Quant Jupiter li fist tranchier
Le chief, por Yo revenchier
Qu'il avoit en vache muée,
De forme humaine desnuée,
(Mercurius le li trencha
Quant de Juno la revencha)
N'i vaudroit sa garde mès riens:
Fox est qui garde tel mesriens.
Mais gart que jà ne soit si sote,
Por riens que clers ne lais li note,
Que jà riens d'enchantement croie,
Ne sorcerie, ne charroie[91],
Ne Balenus[92] ne sa science,
Ne magique, ne nigromance,
Que par ce puist homme esmovoir
A ce qu'il l'aint par estovoir,
Elle emmène, ou quelque voisine15135.
Avec qui son projet combine,
Qui son ami comme elle aura
Et dont tout le secret saura.
Lors elle ira droit aux étuves,
Mais jamais ni cuviers, ni cuves
D'aventure n'y cherchera,
Mais avec l'ami couchera,
A moins pourtant, si bon leur semble,
Qu'ils ne s'aillent baigner ensemble;
Car s'il sait qu'elle doit venir,
Il s'y peut en secret tenir.
Nul ne peut tenir femme en garde
Si soi-même elle ne se garde.
Oui, fût-ce Argus qui la gardât
Et de ses cent yeux regardât,
Dont une moitié dormait close,
L'autre veillant sur toute chose,
Quand Jupiter lui fit trancher
La tête, pour Io venger
Qu'il avait en vache changée,
De forme humaine dégagée
(Mercurius la lui trancha
De Junon quand il la vengea),
Qu'il n'y pourrait rien; c'est sottise
De garder telle marchandise.
Mais qu'elle ait soin de ce noter:
Pour rien que lui veuille conter
Laïque ou clerc, qu'aucune histoire
Elle n'aille sottement croire
Ni de sorciers, ni d'enchanteurs[91b],
Ni de devins, ni de charmeurs,
Ni Balénus, ni sa science[92b],
Soit magique, soit négromance: